6 juillet 2026
La communauté universitaire du Québec rend hommage au linguiste haïtien Nathan Ménard (1942-2026)
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La communauté universitaire du Québec rend hommage au linguiste haïtien Nathan Ménard (1942-2026)

Par Robert Berrouët-Oriol

Linguiste-terminologue

Montréal, le 6 juillet 2026

NDLR – Robert Berrouët-Oriol a œuvré à l’Office québécois de la langue française, à la Banque de terminologie du Québec (aujourd’hui Grand dictionnaire terminologique) où il a été responsable de la coopération inter-universitaire. Il a ensuite enseigné à la Faculté de linguistique appliquée de l’Université d’État d’Haïti. Spécialiste de l’aménagement linguistique et de la lexicographie créole, il est actuellement conseiller spécial au Conseil national d’administration du Regroupement des professeurs d’universités d’Haïti (REPUH), conseiller permanent de l’Asosyasyon pwofesè kreyòl Ayiti (APKA) et membre du Comité international de suivi du Dictionnaire des francophones.

Une figure majeure de la linguistique haïtienne et québécoise

Décédé à Montréal le 18 juin 2026, le linguiste Nathan Ménard, natif du Dondon, au Nord d’Haïti, occupe une place singulière dans l’histoire intellectuelle d’Haïti et du Québec. Docteur en linguistique de l’Université de Strasbourg, chercheur rigoureux, pédagogue d’exception, il a marqué durablement le champ des sciences du langage par l’ampleur de ses travaux, la profondeur de ses analyses et la générosité de son engagement auprès des générations d’étudiants qu’il a formés. Son parcours d’enseignant et de directeur du Département de linguistique et de traduction de l’Université de Montréal témoigne d’une carrière guidée par une exigence scientifique constante et par une vision humaniste de la langue comme vecteur de dignité, de culture et de citoyenneté.

Né en Haïti dans un contexte où la question linguistique est toujours au cœur des enjeux sociaux, éducatifs et politiques, Nathan Ménard a très tôt compris que la langue n’est jamais un simple outil de communication. Elle est un espace de construction identitaire, un lieu de mémoire, un instrument de pouvoir. Cette intuition fondatrice a orienté toute sa trajectoire intellectuelle. Arrivé au Québec pour poursuivre ses études supérieures, il s’est rapidement imposé comme l’un des chercheurs les plus prometteurs de sa génération, alliant une solide formation théorique à une sensibilité aiguë aux réalités sociolinguistiques des communautés francophone et créolophone.

Un directeur de Département visionnaire

À l’Université de Montréal, Nathan Ménard a exercé des responsabilités qui ont façonné durablement l’institution. En tant que directeur du Département de linguistique et de traduction, il a su instaurer un climat de rigueur, de collégialité et d’ouverture intellectuelle. Sous sa direction, le Département s’est distingué par une diversification de ses axes de recherche, une consolidation des programmes de formation et une valorisation accrue des approches interdisciplinaires.

Il a encouragé l’intégration des nouvelles technologies dans l’analyse linguistique, soutenu le développement de la linguistique computationnelle et favorisé les collaborations internationales. Grand voyageur porté par sa mission universitaire, il a sillonné l’Angleterre, l’Égypte et la France, visité les pays de la Francophonie et contribué à la formation de maîtres de français en Pologne, en Guinée, en Égypte et à Madagascar en tant que spécialiste de la statistique linguistique et de l’apprentissage du français. Son leadership, fondé sur l’écoute et la vision, a permis à de nombreux jeunes chercheurs de trouver un espace propice à l’épanouissement de leurs travaux.

Un pédagogue qui a formé des générations d’étudiants

L’une des contributions les plus marquantes de Nathan Ménard demeure son rôle de pédagogue. Pendant plus de trois décennies, il a formé, encadré et inspiré des cohortes d’étudiants en sciences du langage, en traduction, en traductologie expérimentale, en analyse du discours, en statistique linguistique et en didactique. Son enseignement se distinguait par une clarté conceptuelle remarquable, une capacité à rendre accessibles les théories les plus complexes et une attention constante au cheminement intellectuel de chacun.

Il a dirigé des dizaines de mémoires de maîtrise et de thèses de doctorat, accompagnant ses étudiants avec une patience et une exigence qui ont fait école. Plusieurs de ses anciens étudiants occupent aujourd’hui des postes clés au Québec et hors Québec dans les universités, les organismes publics, les institutions culturelles et les organisations internationales. Tous témoignent de l’influence décisive qu’il a exercée sur leur parcours, non seulement par son savoir, mais aussi par son intégrité, sa bienveillance et son engagement envers la réussite de chacun.

Des contributions scientifiques majeures

Nathan Ménard a apporté des contributions scientifiques significatives et diversifiées dans plusieurs domaines de la linguistique, notamment :

  • la statistique linguistique, où il a développé des méthodes quantitatives pour analyser les phénomènes linguistiques, notamment dans le cadre de la linguistique appliquée et de l’enseignement du français ;
  • la linguistique appliquée à l’enseignement du français langue étrangère (FLE), avec des travaux sur l’analyse des erreurs, la didactique et les approches expérimentales ; 
  • l’analyse du discours en linguistique, en particulier dans le contexte du bilinguisme et des interactions plurilingues ;
  • la traductologie expérimentale avec des travaux de recherche alliant des données empiriques recueillies dans des conditions contrôlées, souvent proches des méthodes des sciences cognitives ou de la psycholinguistique ;
  • la direction et l’encadrement de thèses et mémoires portant sur des sujets variés tels que la grammaire historique, la sociolinguistique, la didactique et la lexicographie.

Parmi ses travaux notables, on compte des études sur les formes verbales composées dans l’histoire du français, les facteurs linguistiques et sociolinguistiques de l’intégration en milieu multilingue, ainsi que des analyses contrastives entre le français et d’autres langues dans des contextes d’apprentissage.

Ses publications comprennent des articles, des chapitres d’ouvrages, ainsi que des communications dans des colloques internationaux, témoignant d’une approche rigoureuse et multidisciplinaire qui a enrichi la linguistique francophone.

Cette diversité témoigne de la richesse et de la profondeur de ses recherches, qui ont contribué à faire avancer la compréhension des langues dans leurs dimensions sociales, historiques et cognitives.

Un passeur de savoirs et un bâtisseur de ponts

Au-delà de ses contributions académiques, Nathan Ménard a joué un rôle essentiel comme médiateur entre les mondes intellectuels haïtien et québécois. Il a œuvré à renforcer les liens entre les chercheurs des deux espaces, favorisant les échanges, les partenariats et les projets conjoints, notamment avec la Faculté de linguistique de l’Université d’État d’Haïti et l’Office québécois de la langue française (OQLF) à l’initiative du linguiste-terminologue Robert Berrouët-Oriol alors responsable de la coopération inter-universitaire à l’OQLF. Il a également participé à des initiatives visant la valorisation du créole haïtien, la promotion de l’éducation bilingue et la défense des droits linguistiques.

Son engagement ne s’est jamais limité aux murs de l’université. Il a collaboré avec des institutions culturelles, des organismes communautaires et des associations de la diaspora haïtienne, convaincu que la linguistique doit contribuer à l’amélioration des conditions de vie, à la justice sociale et à la reconnaissance des identités minoritaires.

Héritage et postérité

L’héritage de Nathan Ménard est immense. Il se mesure à la qualité de ses travaux, à l’influence qu’il a exercée sur la recherche en linguistique au Québec, à la solidité des institutions qu’il a contribué à bâtir et, surtout, à l’empreinte qu’il laisse dans la mémoire de ses étudiants et collègues.

Son parcours rappelle que la langue est un espace de liberté, de création et de résistance. Il a montré que la recherche scientifique peut être un acte de responsabilité sociale, que l’enseignement peut transformer des vies et que la connaissance peut être un pont entre les peuples.

Nathan Ménard demeure une figure inspirante, un modèle de rigueur intellectuelle et de générosité humaine. Son œuvre continuera d’éclairer les chercheurs, les enseignants et les étudiants qui poursuivent, à leur tour, le travail essentiel de comprendre les langues et les sociétés qui les portent.

Rendre hommage à Nathan Ménard, c’est saluer un homme qui a consacré sa vie aux sciences du langage, à la formation des jeunes et à la construction de ponts entre les cultures. C’est reconnaître l’importance de son apport à la linguistique québécoise et haïtienne, c’est affirmer que son héritage demeure vivant, fertile et profondément inspirant.

Son parcours nous rappelle que la langue est un lieu de rencontre, un espace de dignité et un horizon de liberté. Et que ceux qui la servent avec passion, comme il l’a fait, contribuent à éclairer le monde.

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