Le 2 juillet 2026, Alix Didier Fils-Aimé a formellement reçu l’ordre de « fè yon bagay » baptisé « élections ». Depuis cette date, le Conseil Électoral Provisoire (CEP) s’épuise à naviguer à contre-vent, sans cap ni boussole claire, tandis que l’homme qui avait refusé l’application des recommandations du CIEV en 2016 semble désormais avoir le vent en poupe.
Le décret électoral du 2 juin 2026, rapidement modifié par celui du 2 juillet et publié au Moniteur spécial n°34, officialise cette injonction.
L’inscription des électeurs qui débute le 16 juillet 2026 devient alors le premier grand test de cette opération imposée.
Une analyse critique des dispositions du décret, des méthodes envisagées et du contexte haïtien révèle un processus fragile, porteur de risques majeurs de manipulation et d’échec.
Un décret modifié sous pression : avancées formelles, soupçons de pilotage
Les modifications apportées au texte initial sont techniques : extension de certains délais (article 12), abrogation de dispositions contestées (articles 14.5 et 14.8), renforcement des quotas genre et handicap (articles 22 et 27), vérification des listes de partis par le CEP lui même (article 133 révisé), exigences accrues pour les candidatures (article 153) et précisions sur les procès-verbaux et le vote (articles 235.1, 238, 250).
Sur le plan de l’inscription, on reste dans le cadre classique : CIN obligatoire, âge de 18 ans, jouissance des droits civils, avec recours à l’ONI pour vérifications biométriques et lutte contre les doublons.
Ces ajustements, fruit de négociations tripartites (gouvernement, CEP, partis), donnent l’impression d’un toilettage cosmétique plutôt que d’une réforme de fond. Le Premier ministre, après avoir imposé son rythme, semble dicter le tempo.
Le CEP, initialement réticent face à certaines versions du décret, se retrouve contraint d’organiser dans l’urgence ce qui ressemble plus à une obligation politique qu’à un processus souverain.
Les appuis et contacts que le CEP utilisera dans certaines zones (centres mobiles, partenariats locaux, agents ADRE formés à la hâte) risquent fort de présumer déjà des résultats : implantation sélective des centres, arrangements de sécurité informels ou influence de réseaux locaux pourraient favoriser certains bastions au détriment d’autres, notamment les zones populaires ou gang-controlled.
L’inscription du 16 juillet : test de crédibilité ou mise en scène ?
Cette opération est présentée comme le lancement concret des élections. Après des reports successifs (avril, puis ajustements), elle doit démontrer la viabilité du processus.
Le CEP renforce son dispositif : formations d’Agents du Registre Électoral et d’Agents de Sécurité Électorale (ASE) dans plusieurs départements.
Pourtant, dans un pays sans élections depuis plus de dix ans, avec 1,4 million de déplacés et des gangs contrôlant une grande partie du territoire, l’exercice apparaît comme une navigation à vue.
C’est un vrai test de crédibilité pour le CEP et de confiance des électeurs dans l’institution.
Une inscription massive, transparente et inclusive pourrait redonner un semblant de légitimité. Mais si elle est chaotique — files interminables, exclusions techniques, fraudes perçues ou accès inégal — elle confirmera le scepticisme populaire : ces élections sont-elles pour le peuple ou pour « fè yon bagay » afin de satisfaire la communauté internationale et de prolonger une transition sous contrôle ?
Conséquences d’un échec probable
Si la majorité de la population ne s’inscrit pas — scénario hautement plausible vu la défiance, l’insécurité et la faible couverture en CIN —, les conséquences seront lourdes :
• Délégitimation immédiate des futures autorités élues, ouvrant la voie à des contestations violentes.
• Prolongation de facto de la transition, avec un Premier ministre renforcé dans son rôle de pilote.
• Perte de confiance internationale et gel potentiel d’appuis financiers. • Renforcement paradoxal des gangs, qui pourraient exploiter le vide ou imposer leurs candidats dans les zones qu’ils dominent.
• Fracture sociale accrue : les déplacés, les ruraux et les plus pauvres seraient exclus, distordant davantage la représentation.
Les gangs face à l’opération : opposition, instrumentalisation ou tolérance calculée ?
Globalement, les gangs (Viv Ansanm et alliés) ont une position ambivalente. Ils peuvent saboter l’opération dans leurs fiefs pour maintenir le chaos ou, au contraire, la tolérer voire la faciliter si elle permet de légitimer des alliés politiques. Dans les zones sous leur contrôle, l’inscription sera soit impossible (intimidation des agents, fermeture de centres), soit manipulée (inscriptions dirigées, utilisation de données biométriques pour contrôle). Leur emprise économique et territoriale leur donne les moyens d’influencer le jeu sans nécessairement tout bloquer. Le risque est une carte électorale biaise dès l’origine.
Enjeux pour tous les acteurs : un jeu à hauts risques
• Pour le CEP : Pris entre l’injonction gouvernementale et la réalité du terrain, il joue sa survie. Toute défaillance sera imputée à son manque d’indépendance. • Pour les partis politiques (plus de 300 agréés) : Ils espèrent une mobilisation, mais craignent une opération biaisée qui avantage les proches du pouvoir.
• Pour le gouvernement et Alix Fils-Aimé : Succès = sortie honorable de la transition ; échec = prolongation justifiée et maintien du contrôle.
• Pour les forces de sécurité (PNH, FRG, ASE) : Mission quasi impossible de sécuriser sans être accusées de partialité.
• Pour l’international : Observateur vigilant, il attend des résultats visibles tout en sachant les limites sécuritaires. Son appui risque d’être perçu comme un blanc seing à une mascarade.
Les enjeux portent aussi sur l’inclusion (femmes, handicapés, diaspora), la lutte contre le financement illicite et la transparence des résultats. La biométrie, via l’ONI, ajoute une couche de complexité avec ses propres risques de fraude sophistiquée (usurpation, collusion, cyberattaques).
En définitive, l’opération d’inscription qui démarre le 16 juillet n’est pas seulement un test technique. Elle incarne les contradictions d’un processus imposé d’en haut dans un pays gangstérisé et désabusé. Le CEP navigue à contre-vent, pendant que le Directeur Général du CEP semble avoir le vent en poupe.
Si cette inscription échoue à convaincre les citoyens, ce ne sera pas une simple formalité ratée, mais la confirmation que ces élections risquent d’être un « bagay » de plus dans une longue série d’exercices sans lendemain démocratique.
Haïti mérite mieux qu’une boussole cassée et un cap dicté par l’urgence politique. L’heure est à la vigilance citoyenne et à l’exigence de transparence réelle, sous peine de voir s’envoler les derniers espoirs d’une véritable renaissance institutionnelle.

