Certains avertissements ne devraient jamais avoir à être formulés. Celui que le Secrétaire général des Nations unies vient d’adresser à Haïti en fait partie : si le nombre d’enfants tués ou mutilés par les forces de sécurité du pays se maintient en 2026 au niveau observé l’an dernier, sans amélioration tangible, la Police nationale d’Haïti et la Force spéciale de sécurité — cette unité qui opère avec l’appui de la société militaire privée Vectus Global — devront être inscrites, aux côtés des gangs, sur la liste des parties responsables de violations graves contre les enfants en temps de conflit. Ce n’est pas une hypothèse d’école. C’est ce qui figure dans un rapport du chef du BINUH, Carlos Ruiz Massieu rédigé dans le cadre du point trimestriel consacré à la situation du pays au Conseil de Sécurité des Nations Unies.
Prenons la mesure de ce que cela signifie. Depuis l’an dernier, la coalition de gangs Viv Ansanm figure déjà, à raison, sur cette liste honteuse — aux côtés, cette année, de trois autres groupes armés nouvellement ajoutés aux annexes du rapport : Gran Grif, Kraze Barye et 400 Mawozo. Que l’ONU envisage désormais d’y associer les propres forces de l’ordre de l’État haïtien, ne serait-ce que comme hypothèse conditionnelle, revient à dire que la ligne censée séparer ceux qui combattent la violence de ceux qui la perpètrent s’est, dans les faits, brouillée au point de devenir illisible pour un enfant blessé ou tué — la cause de sa mort important, en définitive, bien moins que le résultat.
Les chiffres qui accompagnent cet avertissement sont glaçants et méritent d’être lus sans anesthésie. Le dernier rapport du BINUH sur la période de janvier à mars 2026 dénombre 1 642 personnes tuées et 745 blessées à travers le pays. Sur ce total, 69 % des victimes sont tombées lors d’opérations de sécurité menées par la Police nationale, parfois appuyées par la Force de répression des gangs et par la société militaire privée déjà mentionnée, ainsi que lors d’exécutions sommaires impliquant du personnel policier. Cent quatre-vingt-seize personnes non affiliées à des gangs ont perdu la vie dans le cadre de ces mêmes opérations. Et parmi les victimes les plus vulnérables, 620 enfants ont été tués ou mutilés au cours de la période récente couverte par le rapport sur les enfants et les conflits armés, principalement lors d’affrontements armés et de frappes de drones.
Des frappes de drones. L’expression mérite qu’on s’y arrête. L’État haïtien, en 2025, a inauguré l’usage de drones armés contre les groupes criminels — une réponse technologique présentée comme une solution de dernier recours face à un ennemi qui contrôle des quartiers entiers de la capitale. Mais une arme qui frappe depuis le ciel, dans des zones urbaines densément peuplées où gangs et civils cohabitent de force, ne fait pas de tri parfait entre une cible armée et un enfant qui joue devant chez lui. Le rapport onusien documente également près d’une centaine d’attaques contre des écoles et des hôpitaux, ainsi que des violences sexuelles et des enlèvements visant des mineurs — des exactions dont l’écrasante majorité reste, il faut le rappeler, imputable aux gangs eux-mêmes. Mais la part croissante de victimes enfantines liée aux opérations sécuritaires de l’État change la nature du problème : elle ne concerne plus seulement l’impunité des criminels, mais la responsabilité directe de l’appareil censé les combattre.
On objectera, non sans raison, qu’un État confronté à des groupes armés qui contrôlent une majorité de la zone métropolitaine et qui n’hésitent pas à massacrer des villages entiers ne peut pas se permettre l’inaction. C’est vrai. Mais l’urgence sécuritaire ne dispense d’aucune obligation de discernement dans l’usage de la force, singulièrement lorsque des enfants se trouvent dans la zone d’impact. Le droit international humanitaire n’est pas un luxe réservé aux pays en paix : c’est précisément dans les situations les plus désespérées qu’il devient le dernier rempart contre la barbarie généralisée. Un État qui, pour vaincre des criminels, en vient à tuer et mutiler des enfants dans des proportions telles que l’ONU envisage de le mettre sur la même liste que ses ennemis, a d’ores et déjà perdu une partie de la bataille qu’il prétend mener : celle de sa propre légitimité morale.
Le gouvernement haïtien dispose, en théorie, d’une année pour éviter cette inscription infamante — le rapport suivant portera sur l’exercice 2026 dans son ensemble. Cela suppose des choix concrets et vérifiables : un encadrement plus strict des frappes aériennes en zone habitée, une transparence réelle sur les pertes civiles infligées lors des opérations conjointes avec la Force de répression des gangs et les prestataires privés, et une reddition de comptes qui ne se limite pas aux discours prononcés devant les instances régionales. Sans ces gestes, la prochaine session du Conseil de sécurité pourrait consacrer, noir sur blanc, ce que le terrain donne déjà à voir depuis des mois : un pays où l’État et les gangs qu’il combat finissent, aux yeux du droit international, par se ressembler dans le prix payé par les enfants.
Elensky Fragelus

