L’Edito du Rezo
PORT-AU-PRINCE — L’administration Jovenel Moïse–Jean-Michel Lapin, puis l’administration Jovenel Moïse–Claude Joseph, avaient reporté à plusieurs reprises le référendum constitutionnel et les élections. L’insécurité et l’inconstitutionnalité du projet figuraient parmi les principaux arguments avancés.
Le référendum était alors qualifié d’illégal et d’illégitime par plusieurs juristes et acteurs politiques, notamment Joseph Lambert, André Michel, Edmonde Beauzile et Jerry Tardieu. Certains de ces opposants d’hier se retrouvent désormais associés à des mécanismes de transition bafouant au vu et au su de tous les principes constitutionnels qu’ils prétendaient défendre hier quand ils étaient à l’autre bord.
La période coïncidait également avec l’émergence de la fédération de gangs « G9 an Fanmi ». Le BINUH, aujourd’hui très actif dans la promotion du processus électoral, accompagnait déjà les autorités haïtiennes au moment où les premières alliances criminelles structurées consolidaient leur emprise.
C’est aussi sous l’administration Jovenel Moïse–Claude Joseph que Martissant est devenu l’un des premiers « territoires perdus ». Cette expression, devenue tristement célèbre, s’est ensuite imposée dans le vocabulaire politique haïtien sous l’administration Ariel Henry–Émmelie Prophète, accusée d’avoir laissé s’étendre l’autorité des groupes armés.
Les policiers assassinés lors de l’opération de mars 2021 à Village-de-Dieu, leurs corps exhibés dans des brouettes et les informations relatives à des négociations engagées pour récupérer un véhicule blindé avaient profondément choqué le pays. Pourtant, Haïti ne comptait pas encore les milliers de morts, plus d’un million de déplacés internes ni les vastes zones désormais soustraites au contrôle effectif de l’État.
Cinq ans plus tard, le paysage national est méconnaissable. Un Conseil présidentiel de transition, constitué en dehors des mécanismes constitutionnels ordinaires, a quitté la scène sans avoir rétabli la sécurité ni transmis le pouvoir à des autorités élues. Le pays reste dirigé par un Premier ministre de facto, contesté et maintenu au poste malgré les critiques. Ses opposants l’accusent de vouloir achever un plan politique dans une capitale morcelée par les groupes armés.
Port-au-Prince demeure fragmentée. Plusieurs départements sont désormais menacés par l’expansion des gangs. Les massacres, les incendies, les enlèvements et les déplacements forcés sont devenus presque hebdomadaires.
Le Conseil électoral provisoire approche pourtant de sa deuxième année d’existence. Après avoir multiplié les communiqués, les annonces et les opérations sans résultat visible, il poursuit les préparatifs d’élections avant la fin de 2026.
Le CEP compose désormais avec un responsable politique dont il s’était auparavant distancié. Ce rapprochement alimente les soupçons sur l’indépendance réelle de l’institution électorale.
Aucune garantie minimale ne paraît réunie. La libre circulation reste compromise, des communes sont inaccessibles et des milliers de citoyens vivent loin de leur lieu de résidence ou de leur bureau de vote.
La comparaison entre 2021 et 2026 expose une contradiction majeure. L’insécurité d’hier, encore concentrée dans quelques bastions criminels, avait suffi à reporter référendum et élections.
La violence actuelle est pourtant plus étendue, plus meurtrière et plus structurée. L’État contrôle moins de territoire, la population déplacée est plus nombreuse et les institutions disposent de moyens encore plus limités.
Comment ce qui était officiellement impossible en 2021 serait-il devenu réalisable en 2026 ? Pourquoi la dégradation sécuritaire constituait-elle hier un motif de report, mais devient-elle aujourd’hui compatible avec un calendrier électoral accéléré ?
Le contentieux est également constitutionnel. L’article 284.3 de la Constitution de 1987 interdit toute modification constitutionnelle par référendum. Aucune disposition constitutionnelle ne donne à un Premier ministre le pouvoir de convoquer seul le peuple en référendum. Lui attribuer une telle compétence reviendrait à lui accorder un pouvoir que le texte fondamental ne prévoit pas.
La conduite simultanée d’un référendum contesté et d’élections présidentielles risquerait ainsi de produire une nouvelle crise de légitimité. Le premier bulletin pourrait être déposé dans une urne déjà frappée de suspicion juridique et politique.
Le paradoxe devient impossible à masquer : ce qui était déclaré impraticable en 2021 est présenté comme urgent en 2026, au moment même où le pays connaît une crise autrement plus profonde.
De quelle restauration de l’autorité de l’État parle-t-on, alors que cette autorité n’a cessé de reculer ? Depuis quand a-t-elle réellement été instaurée sur l’ensemble du territoire ?
Le CEP avance. Mais avance-t-il vers des élections crédibles ou vers un mur institutionnel déjà visible ?

