Le Conseil Électoral Provisoire (CEP) vient de dévoiler son calendrier électoral 2026-2027, un document dense qui détaille minutieusement les étapes allant de la sensibilisation civique jusqu’à la proclamation des résultats définitifs des élections présidentielles, législatives et territoriales. Sur le papier, tout semble parfaitement orchestré : premier tour prévu le 13 décembre 2026, second tour en février 2027, avec des phases précises de tabulation, publication des résultats et gestion des contestations.
Pourtant, à la lecture de ce calendrier, une question corrosive s’impose : le CEP prépare-t-il réellement des élections démocratiques, ou organise-t-il simplement des « examens officiels » sous contrôle des gangs armés, comme on l’a trop souvent vu avec les examens d’État ces dernières années ? Dans un pays où les bandes armées dominent les principaux axes routiers et des départements entiers, cette interrogation n’est ni provocatrice ni exagérée. Elle est tragiquement réaliste.
Une insécurité qui rend le scrutin impossible
La situation sécuritaire actuelle réduit à néant les ambitions affichées dans le calendrier. Dans le département de l’Ouest, cœur politique et économique du pays, les gangs contrôlent une grande partie de la zone métropolitaine de Port-au-Prince. Les populations y vivent sous la loi des armes, et les mouvements sont strictement limités ou taxés.
L’Artibonite, grenier traditionnel d’Haïti, est devenu un territoire de non-droit. Les gangs y ont pris position sur la Route Nationale n°1 et les axes stratégiques, multipliant embuscades, rançonnements et déplacements forcés de populations. Quant au Plateau Central, les groupes armés y ont étendu leur influence, consolidant des corridors qui leur permettent de relier leurs fiefs et de financer leurs opérations criminelles.
Comment, dans ces conditions, mener à bien l’inscription des électeurs, la distribution des matériels sensibles (lignes 12 et 19 du calendrier), la campagne électorale (ligne 20) ou encore le jour du scrutin (lignes 13 et 21) ? Les observateurs, les candidats et les simples citoyens deviendraient des cibles faciles sur des routes transformées en péages sanglants par les gangs. Organiser des élections sans contrôler le territoire, c’est organiser des examens officiels avec la « bienveillante » supervision des bandes armées.
Un calendrier déconnecté de la réalité
Le document du CEP aligne des dates précises — publication des résultats préliminaires, contestations, tabulation — comme si le pays vivait en paix. Les phases de recrutement des membres de bureaux de vote, d’accréditation des observateurs et de campagne se heurtent pourtant à une réalité brutale : l’État a perdu le monopole de la violence sur de vastes portions du territoire.
Dans un tel contexte, les contestations (lignes 17 et 25) risquent fort de dégénérer en affrontements armés plutôt qu’en recours juridiques. Quant aux 120 millions de dollars US alloués au budget électoral, ils paraissent dérisoires face à l’ampleur de la crise sécuritaire, ou au contraire, exorbitants pour financer une mascarade.
Conclusion
Avec 120 millions de dollars US, que veut réellement organiser le CEP ? Des élections ou une simple comédie institutionnelle ?
La réponse est cruelle mais évidente : ce calendrier ne prépare pas des élections démocratiques, mais un simulacre coûteux de démocratie. Organiser des scrutins dans un pays où les principaux axes routiers sont contrôlés par des gangs armés, où l’Ouest, l’Artibonite et le Plateau Central vivent sous la terreur quotidienne, où des centaines de milliers de citoyens sont déplacés ou otages, ce n’est plus de l’optimisme, c’est de la provocation.
Un scrutin tenu dans ces conditions ne produira aucune légitimité. Ni pour le futur président, ni pour les parlementaires, ni pour les élus locaux. Comment un gouvernement issu d’un processus où la majorité des électeurs ne peuvent ni s’inscrire librement, ni voter en sécurité, ni même circuler, pourrait-il prétendre représenter le peuple haïtien ? Ce serait une légitimité de façade, fabriquée dans les bureaux pendant que les gangs dictent la réalité du terrain.
Ces 120 millions ne serviront qu’à enrichir quelques intermédiaires, à financer une logistique illusoire et à offrir à la communauté internationale l’illusion d’un « processus électoral en cours ». Mais la vérité est implacable : sans reconquête préalable du territoire national, sans neutralisation des gangs qui étranglent le pays, ces élections seront illégitimes avant même d’avoir eu lieu.
Le CEP et les autorités de transition portent une lourde responsabilité historique. Ils doivent choisir : soit ils reportent courageusement le scrutin pour prioriser la sécurité et restaurer l’autorité de l’État, soit ils assumeront d’avoir organisé, à prix d’or, une vaste opération de blanchiment démocratique d’un État capturé par le crime organisé.

