Début juillet, une délégation officielle haïtienne s’est assise à la même table que les grandes puissances numériques du monde, à Genève, pour parler d’intelligence artificielle. Trois semaines plus tard, la question mérite d’être posée sans détour : de quelle intelligence artificielle parle-t-on, dans un pays où l’écrasante majorité des écoles n’a même pas de salle informatique fonctionnelle ?
Haïti à la table des grandes puissances numériques
Du 6 au 10 juillet 2026, le WSIS Forum, organisé à Genève par l’Union internationale des télécommunications (UIT) et les Nations Unies, a réuni les grands acteurs mondiaux de la société de l’information. Haïti y était représentée par une délégation conduite par le ministre des Travaux publics, Transports et Communications, Joseph Almathe Pierre Louis, accompagné du directeur général du CONATEL, Huguens Prévilon.
Lors d’une table ronde ministérielle, le ministre a présenté les priorités numériques du pays : une stratégie nationale d’intelligence artificielle, le renforcement des infrastructures numériques et la formation des jeunes aux compétences technologiques. La délégation a également profité du forum pour signer un accord de coopération numérique avec la Malaisie et échanger avec plusieurs partenaires internationaux, dans un contexte marqué, la même semaine, par le Sommet mondial « AI for Good », consacré à l’usage de l’IA au service du développement.
Le grand écart entre l’ambition et l’infrastructure
Le problème n’est pas l’ambition affichée à Genève — elle est même nécessaire. Le problème, c’est l’ampleur du chantier qu’elle doit combler. Selon des données croisées de l’Institut Haïtien de Statistique et d’Informatique, de l’UNESCO et de la Banque mondiale, moins de 2 % des écoles haïtiennes disposent aujourd’hui d’une salle informatique fonctionnelle. Seulement 30 % des jeunes de 15 à 24 ans ont déjà eu l’occasion d’utiliser un ordinateur. L’accès à internet à haut débit reste concentré dans quelques grandes villes — Port-au-Prince, Pétion-Ville, Cap-Haïtien — tandis que la possession d’un smartphone connecté ne dépasse pas 25 % en milieu urbain, et chute sous les 10 % en zone rurale.
À cela s’ajoute une contrainte plus élémentaire encore : l’intelligence artificielle, aussi sophistiquée soit-elle, a besoin d’électricité stable et de connectivité fiable pour fonctionner — deux ressources que la majorité des Haïtiens n’ont toujours pas au quotidien. Parler de stratégie nationale d’IA sans résoudre ce socle revient, pour beaucoup d’observateurs, à construire un étage sans avoir coulé les fondations.
Des signaux encourageants, malgré tout
Il serait pourtant injuste de réduire ce dossier à un simple décalage entre discours et réalité. Des initiatives locales existent déjà et tracent une voie différente : un projet pilote de télémédecine assistée par IA a par exemple été lancé à Aquin, illustrant qu’une innovation adaptée au contexte haïtien — plutôt que calquée sur les modèles occidentaux — reste possible. La Banque de la République d’Haïti (BRH) a par ailleurs indiqué vouloir faire de l’intelligence artificielle un levier de développement économique, tandis que le Premier ministre plaidait récemment pour ériger la recherche scientifique en moteur du développement national.
Le vrai enjeu, selon plusieurs experts, n’est donc pas de savoir si Haïti doit s’engager dans l’intelligence artificielle, mais comment : en misant sur la formation humaine plutôt que sur la seule puissance de calcul, en construisant une souveraineté numérique minimale plutôt qu’en dépendant entièrement de solutions étrangères, et en évitant qu’une dépendance algorithmique ne vienne s’ajouter aux dépendances financière et politique que le pays connaît déjà.
Ce qu’il faut retenir
- Haïti a présenté sa vision d’une stratégie nationale d’intelligence artificielle lors du WSIS Forum 2026 à Genève, et signé un accord de coopération numérique avec la Malaisie.
- Dans le même temps, moins de 2 % des écoles haïtiennes disposent d’une salle informatique fonctionnelle, et l’accès à internet haut débit reste concentré dans quelques grandes villes.
- Le véritable défi n’est pas seulement technologique : il est électrique, éducatif et institutionnel.
- Des initiatives locales, comme un projet pilote de télémédecine assistée par IA à Aquin, montrent qu’une voie haïtienne pour l’IA reste possible — à condition d’investir d’abord dans les fondations.

