Haïti risque de voir son marché télécoms devenir un simple appendice du système dominicain, avec perte de souveraineté sur les données, les flux financiers et les infrastructures critiques.
Le gouvernement Fils-Aimé doit être interpellé sur ce choix stratégique. Accepter un opérateur pan-insulaire dominé depuis Santo Domingo n’est pas une fatalité technique : c’est une décision politique qui engage la nation entière.
L’entrée de Viettel en République dominicaine, via un investissement massif de 560 millions de dollars US pour créer Viettel Dominicana, ne constitue pas une simple opération commerciale. Couplée à la présence déjà établie de Natcom en Haïti — joint-venture où l’État haïtien détient 40 % et Viettel 60 % —, elle dessine les contours d’un opérateur pan-insulaire de facto sur l’ensemble d’Hispaniola.
Cette configuration, activement saluée par l’INDOTEL et soutenue par le président Luis Abinader, risque d’accentuer dramatiquement le déséquilibre économique structurel entre les deux pays.
Ce projet stratégique ne pourrait se réaliser sans l’accord explicite ou tacite du gouvernement haïtien dirigé par le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé.
Pendant que les regards du monde entier sont fixés sur la Coupe du Monde, un accord discret semble se consolider entre Port-au-Prince et Santo Domingo, avec des implications lourdes pour la souveraineté haïtienne.
Le rôle central de Fils-Aimé : facilitateur d’un gouvernement de facto
En tant que Premier ministre exerçant seul le pouvoir exécutif depuis la dissolution du Conseil Présidentiel de Transition, Alix Didier Fils-Aimé porte l’entière responsabilité des orientations stratégiques de l’État haïtien, notamment dans le secteur des télécommunications.
Natcom étant une entreprise à participation étatique (40 %), toute décision d’expansion régionale, de synergies transfrontalières ou de coordination avec Viettel Dominicana nécessite l’aval du gouvernement haïtien.
L’accord tacite entre Fils-Aimé et Abinader apparaît comme un acte politique majeur. En laissant Natcom/Viettel poursuivre sa stratégie pan-insulaire, le Premier ministre haïtien offre à son homologue dominicain un outil puissant de projection d’influence sur l’ensemble de l’île.
Ce « petit cadeau » stratégique, passé relativement inaperçu dans le tumulte international du Mondial, transforme une opération télécoms en un choix géopolitique aux conséquences durables pour Haïti.
Renforcement du déséquilibre économique par les synergies pan-insulaires
Le poids économique de la République dominicaine — un PIB estimé à plus de 124 milliards de dollars US contre 10 à 15 milliards pour Haïti — crée déjà une asymétrie écrasante. Un opérateur pan-insulaire validé par Fils-Aimé viendrait amplifier considérablement cet écart :
• Économies d’échelle et dépendance financière
Le groupe opérant sur 22 millions d’habitants mutualisera investissements, infrastructures et coûts. La partie dominicaine, plus riche et plus solvable, générera l’essentiel des revenus premium. Haïti deviendra un marché de volume, avec des profits réalisés en République dominicaine pouvant financer (et donc contrôler) l’expansion haïtienne.
L’État haïtien, coactionnaire de Natcom, se retrouverait dans une position de dépendance vis-à-vis de son partenaire vietnamien et dominicain.
• Captation des flux transfrontaliers
Commerçants haïtiens, travailleurs journaliers et diaspora utiliseront massivement les services unifiés (roaming avantageux, mobile money transfrontalier). Les données économiques, financières et de localisation des Haïtiens alimenteront un système dont les décisions stratégiques se prennent à Santo Domingo et Hanoï, renforçant la captation de valeur par la partie la plus forte.
• Priorité donnée à la RD dans les déploiements avancés
La 5G, les services aux entreprises, le cloud et les centres de données se développeront plus rapidement du côté dominicain, creusant le fossé de compétitivité et de productivité. Haïti resterait largement cantonnée à une connectivité de base, accentuant sa marginalisation économique.
Les projets politiques de domination derrière l’accord tacite
La convergence d’intérêts entre Fils-Aimé et Abinader suggère une stratégie plus large :
1. Contrôle numérique et sécuritaire
Un opérateur pan-insulaire offrirait à la République dominicaine une visibilité accrue sur les communications, les transferts d’argent et les mouvements transfrontaliers haïtiens. Dans un contexte d’instabilité en Haïti, cela servirait directement les intérêts sécuritaires dominicains.
2. Intégration économique asymétrique
Sous couvert d’« un opérateur pour toute l’île », la République dominicaine pourrait imposer ses standards et orienter les flux économiques vers son marché plus attractif, tout en maintenant des barrières unilatérales (mur frontalier, expulsions).
3. Affaiblissement de la souveraineté haïtienne
En validant ce projet, le gouvernement Fils-Aimé accepterait une perte progressive d’autonomie numérique et économique au profit d’acteurs externes (Viettel et Santo Domingo). Cela renforcerait l’image de la République dominicaine comme leader régional moderne face à un Haïti perçu comme chaotique.
4. Dimension géopolitique
Abinader diversifierait ses partenaires en intégrant un acteur lié à l’État vietnamien, avec la bénédiction d’un exécutif haïtien non élu.
Ce pacte tacite, conclu dans l’ombre du Mondial, créerait des faits accomplis difficiles à renverser. Il engagerait l’avenir d’Haïti sans véritable débat national ni légitimité démocratique claire.
Risques et impératifs pour Haïti
Sans une réaction urgente des partis politiques responsables et des forces vives haïtiennes, ce projet transformerait le déséquilibre économique en une dépendance structurelle.
Haïti risque de voir son marché télécoms devenir un simple appendice du système dominicain, avec perte de souveraineté sur les données, les flux financiers et les infrastructures critiques.
Le gouvernement Fils-Aimé doit être interpellé sur ce choix stratégique. Accepter un opérateur pan-insulaire dominé depuis Santo Domingo n’est pas une fatalité technique : c’est une décision politique qui engage la nation entière.
Pendant que le monde s’enivre de football, un accord discret redessinerait silencieusement l’équilibre des pouvoirs sur Hispaniola.
L’histoire jugera si ce « cadeau » de Fils-Aimé à Abinader aura été une erreur historique ou un calcul assumé.

