17 juin 2026
La visite de Guterres ou la diplomatie de la présence sans conséquence
Actualités Politique

La visite de Guterres ou la diplomatie de la présence sans conséquence

Par Yves Pierre*, politologue

« Cessez de détourner le regard. » C’est ce qu’António Guterres a déclaré sur X peu après son arrivée à Port-au-Prince, ce 16 juin 2026. La formule est forte. Elle est juste. Et elle se retourne contre celui qui la prononce.

Car qui, depuis vingt ans, détourne le regard en Haïti ? Pas seulement la communauté internationale dans son ensemble, mais précisément l’institution dont Guterres est le secrétaire général. Celle qui a déployé la MINUSTAH pendant treize ans. Celle qui a mandaté la MMAS kenyane. Celle qui valide aujourd’hui la FRG. À chaque fois, le même discours. À chaque fois, les mêmes résultats. Il est venu. Il a vu. Il a exprimé sa solidarité. Et il repartira.

Troisième visite, même script

En juillet 2023, Guterres était déjà venu « constater » la crise et plaider pour le déploiement d’une force multinationale. La MMAS kenyane a suivi, sous-financée, sous-dotée, incapable de tenir son mandat. Elle a été dissoute et remplacée par la FRG. Entre-temps, plus de 5 500 personnes ont été tuées entre mars 2025 et janvier 2026 selon les propres chiffres de l’ONU. Depuis le début de 2026, le Haut-Commissaire aux droits de l’homme recense au moins 2 300 morts supplémentaires, 1 100 blessés, 99 kidnappings.

La visite de solidarité de 2023 n’a pas produit la sécurité promise. Celle de 2026 viendra valider une nouvelle force dont le déploiement complet reste aléatoire. Ce n’est pas un bilan. C’est un cycle. Et un cycle qui se répète trois fois cesse d’être un accident, c’est un système.

Ce que produit réellement une visite de solidarité

Il faut nommer ce que ce type de visite produit, au-delà des images et des communiqués.

D’abord, de la légitimité internationale pour un gouvernement de transition qui en manque structurellement. Fils-Aimé reçoit le secrétaire général de l’ONU sans mandat électoral, sans parlement, avec un décret électoral contesté par le CEP lui-même et un processus d’inscription des électeurs toujours en suspens. La poignée de main avec Guterres vaut, dans la grammaire du régime d’accord, bien plus que n’importe quelle validation constitutionnelle interne.

Ensuite, une validation de la FRG comme réponse suffisante. En venant « évaluer le soutien logistique » à la nouvelle force, Guterres certifie que la communauté internationale a fait sa part. Ce faisant, il déplace la responsabilité vers l’avenir : si les élections n’ont pas lieu en décembre 2026, ce ne sera pas faute d’engagement onusien. Ce sera la faute des conditions locales. Le récit international est ainsi déjà écrit avant même que le scrutin soit organisé.

Enfin, et c’est le plus grave, la visite diffère la seule question qui vaille : qui décide de la sortie de crise haïtienne, selon quelles règles, avec quelle légitimité ? Cette question n’a pas de réponse dans le protocole d’une visite de solidarité. Elle exige un débat sur la nature même de la présence internationale en Haïti que ni Port-au-Prince ni New York n’ont intérêt à ouvrir aujourd’hui.

La souveraineté conditionnelle comme mode de gestion permanent

Haïti vit depuis deux décennies sous le régime d’une souveraineté imposée conditionnelle : une souveraineté formellement reconnue, mais dont l’exercice réel est suspendu à la validation permanente d’acteurs extérieurs, l’ONU, les États-Unis, le Core Group. Guterres ne vient pas construire la capacité de l’État haïtien à se gouverner lui-même. Il vient gérer l’absence de cette capacité de manière acceptable pour la communauté internationale.

La MINUSTAH a duré treize ans. La MMAS, deux ans. La FRG vient de commencer. Le sigle change. La logique ne change pas : substituer temporairement à ce qu’on ne construit pas durablement. Et pendant ce temps, ce que RezoNòdwès rapporte ce matin, 1,5 million de déplacés, cinq millions en insécurité alimentaire, continue de s’aggraver entre chaque visite.

Ce que la visite ne dira pas

Guterres ne mentionnera pas le conflit entre la Primature et le CEP sur le décret électoral. Il ne mentionnera pas la nomination contestée d’Uder Antoine à la direction administrative du CEP. Il ne mentionnera pas que pendant que ses équipes préparaient sa visite de solidarité, trente personnes étaient massacrées à Cité Soleil lors d’une attaque contre un cortège de supporters du Mondial, pendant que le Premier ministre festoyait à Boston.

Il dira que la situation est grave. Que la communauté internationale est engagée. Que le peuple haïtien mérite mieux. Ce sont des vérités. Mais des vérités sans conséquences institutionnelles ne sont pas de la diplomatie. Ce sont des condoléances anticipées.

Haïti n’a pas besoin qu’on cesse de détourner le regard. Elle a besoin qu’on arrête de regarder sans agir, et d’agir sans construire.

Les faits en quatre points

– Juillet 2023 : première visite de Guterres à Port-au-Prince. Plaidoyer pour une force multinationale.

– 2024–2025 : déploiement de la MMAS kenyane. Plus de 5 500 morts entre mars 2025 et janvier 2026.

– Septembre 2025 : création de la FRG, 5 500 hommes mandatés par le Conseil de sécurité, en remplacement de la MMAS.

– 16 juin 2026 : troisième visite de Guterres. Solidarité affichée. Pendant ce temps : 30 morts à Cité Soleil.

“Cessez de détourner le regard,” dit Guterres. Soit. Mais regarder sans conséquence, trois fois de suite, c’est une autre façon de ne pas voir.

*Yves Pierre est politologue, basé à Long Island, New York. Directeur fondateur du CERSSPO et de l’ISIH. Il publie régulièrement dans Boukan News et d’autres plateformes d’informations sur les questions institutionnelles et électorales haïtiennes.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.