9 juin 2026
La lexicographie créole contemporaine et la problématique des emprunts lexicaux en usage sur les réseaux sociaux : quelques pistes de réflexion
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La lexicographie créole contemporaine et la problématique des emprunts lexicaux en usage sur les réseaux sociaux : quelques pistes de réflexion

Par Robert Berrouët-Oriol

Linguiste-terminologue

Ancien responsable de la coopération inter-universitaire

à la Banque de terminologie du Québec

(Gouvernement du Québec, Office québécois de la langue française)

Ancien enseignant à la Faculté de linguistique appliquée

de l’Université d’État d’Haïti

Conseiller spécial, Conseil national d’administration

du Regroupement des professeurs d’universités d’Haïti (REPUH) 
Konseye pèmanan, Asosyasyon pwofesè kreyòl Ayiti (APKA)

Membre du Comité international de suivi du Dictionnaire des francophones

Montréal, le 9 juin 2026. 

L’usage sur les réseaux sociaux d’un nombre indéterminé d’emprunts lexicaux –de lexèmes ayant migré de l’anglais vers le créole–, conforte l’idée que cette langue native de plus de 12 millions de locuteurs aurait conquis ces dernières années nombre de médailles de reconnaissance : la médaille de l’égalité de statut avec les grandes langues de diffusion sur le Net, celle des fonctionnalités communicationnelles intra-communautaires et celle de la « naturalisation » revendiquée d’unités lexicales anglaises appartenant à divers domaines scientifiques et techniques. Plusieurs locuteurs créolophones d’Haïti, dans la tranche d’âge de 18 à 30 ans, défendent l’idée que grâce à l’expansion de l’Internet en Haïti ces vingt-trente dernières années, qui permet d’accéder en temps réel et de façon permanente aux réseaux sociaux, « le créole peut enfin tout dire »… Son vocabulaire s’est enrichi et diversifié, notamment par l’apport des emprunts lexicaux installés dans la « médiasphère numérique », c’est-à-dire l’ensemble des dynamiques, structures, flux, normes et interactions propres aux plateformes sociales. Et, en raison de l’augmentation constante du nombre de locuteurs créolophones qui ont accès aujourd’hui à l’Internet à travers Haïti, l’aménagement du créole serait assuré, voire irréversible, semble-t-il.   

Mais y a-t-il une corrélation avérée entre le nombre d’utilisateurs d’Internet en Haïti et l’enrichissement du tissu lexical créole au moyen des emprunts lexicaux ? Haïti dispose-t-elle de statistiques fiables sur le nombre d’utilisateurs d’Internet ? Hormis les travaux scientifiques du linguiste Renauld Govain, l’enseignement supérieur haïtien n’a pas encore élaboré des études démolinguistiques et socio-démolinguistiques ciblant explicitement l’enrichissement du créole au moyen des emprunts lexicaux provenant de l’anglais et de l’espagnol. 

Pareil questionnement aurait pu faire l’objet de travaux de recherche de l’Observatoire des usages linguistiques en Haïti s’il avait déjà été mis sur pied par la Faculté de linguistique appliquée de l’Université d’État d’Haïti. En l’absence d’une telle institution de recherche scientifique, il est nécessaire de recourir aux données documentaires accessibles sur le site Web de l’Institut haïtien de statistiques et d’informatique (IHSI) ou dans diverses bases de données documentaires du domaine des télécommunications sans fil et des réseaux mobiles. NOTE – L’Institut haïtien de statistiques et d’informatique (IHSI) a été créé par la loi du 4 septembre 1951, à la suite du premier recensement national de 1950. Sa mission est de produire, analyser et diffuser les statistiques officielles nécessaires à la planification publique, couvrant les domaines démographique, économique et social, afin d’éclairer la décision publique et soutenir le développement d’Haïti. Cet Institut, à notre connaissance, n’a jamais produit ni publié d’enquêtes démolinguistiques ou sociolinguistiques. Ses enquêtes portent sur la démographie, l’économie, les conditions de vie, l’emploi, la pauvreté, les prix, mais jamais sur les usages linguistiques, les compétences linguistiques ou les dynamiques créole/français. 

Avant d’explorer les données relatives à l’expansion d’Internet sur le territoire national haïtien et de formuler l’hypothèse de liens corrélatifs avec l’enrichissement relativement récent du tissu lexical du créole haïtien, il est utile de signaler, brièvement, quelques enseignements contenus dans deux ouvrages.

Le premier livre a pour titre « Culture mobile. Les nouvelles pratiques de communication », par André H. Caron & Letizia Caronia (Presses de l’Université de Montréal, 2005). La mise en ligne numérique de cet ouvrage a été effectuée sur OpenEdition Books en 2018. Ce livre comprend un chapitre intitulé « Ethnographie d’une langue secrète : comment les jeunes parlent-ils au cellulaire ? ». Les auteurs procèdent à l’analyse ethnographique des pratiques langagières des jeunes dans leurs usages du téléphone cellulaire. Ce chapitre :

  • montre comment les interactions via le téléphone mobile et Internet produisent des « patchworks » linguistiques (des « mosaïques » linguistiques) mêlant registres de langue, jargons technologiques, expressions locales et codes identitaires ;
  • décrit comment les technologies mobiles renforcent la créativité lexicale, l’hybridation des codes et l’émergence de sociolectes. 

Le second ouvrage a pour titre « Apprentissage des langues et numérique : contextualisations, interactions et immersions », par Hani Qotb (HDR, Université de Lorraine, 2019). Dans ce travail post-doctoral élaboré en vue de l’obtention du statut « HDR » –« Habilitation à diriger des recherches »–, l’auteur procède à :

  • l’étude approfondie des effets du numérique, d’Internet et des environnements mobiles sur les pratiques langagières.
  • Il montre comment les dispositifs numériques (dont les usages mobiles) favorisent l’immersion, la variation linguistique, l’appropriation de nouveaux registres et l’enrichissement lexical.
  • Il analyse les interactions médiées par les technologies comme vecteurs de renouvellement des usages linguistiques et de diversification des répertoires.

Dans la perspective de la mise sur pied, à l’avenir, d’un utile et novateur chantier de recherche bi-modal en sociolinguistique et en démolinguistique, nous estimons qu’il est parfaitement fondé de poser l’hypothèse que les divers usages de l’Internet en Haïti –et, en particulier, l’usage des téléphones cellulaires, la fréquentation des réseaux sociaux, l’usage d’applications telle que WhatsApp, etc.–, contribuent à l’enrichissement lexical du créole (et également à l’enrichissement du français régional d’Haïti).  

Cette hypothèse est pleinement justifiée : l’usage intensif des téléphones cellulaires, des réseaux sociaux et d’applications comme WhatsApp constitue un écosystème sociotechnique où émergent, circulent et se stabilisent de nouveaux lexèmes, favorisant ainsi l’expansion du répertoire lexical créole. Ces pratiques numériques, en multipliant les interactions écrites et orales, accélèrent les processus d’emprunt, de création morphologique et de diffusion horizontale des innovations linguistiques, contribuant de manière mesurable à la dynamique d’enrichissement du créole haïtien. Une recherche au long cours devra s’attacher à valider, sur plusieurs registres, l’hypothèse de l’enrichissement du tissu lexical créole à travers les usages des réseaux sociaux. Le présent article aborde la problématique énoncée de manière limitée, plus modeste, car il ne procède pas d’une recherche de terrain, d’une collecte de données effectuée auprès de locuteurs créolophones dans un environnement et dans un contexte de communication quotidienne. Il s’agit pour nous d’enclencher une démarche exploratoire, qui devra donner lieu à un plus ample travail de recherche de terrain.

Le développement d’Internet en Haïti au cours des trente dernières années témoigne d’une progression continue, marquée par le passage d’accès limités en milieu universitaire dans les années 1990 à une connectivité largement portée aujourd’hui par les réseaux mobiles haut débit. Sous la régulation du CONATEL, le secteur a connu la libéralisation du marché, l’arrivée de nouveaux opérateurs, l’extension des infrastructures de fibre optique et l’intégration de technologies 3G puis 4G, permettant une démocratisation progressive de l’accès. Malgré ces avancées, des défis majeurs persistent : forte disparité territoriale, coûts élevés, vulnérabilité des infrastructures et qualité de service inégale. Le CONATEL a renforcé son rôle à travers la gestion du spectre, le contrôle de la QoS [le contrôle de la qualité des services], l’homologation des équipements et la modernisation du cadre réglementaire. L’enjeu actuel demeure la réduction de la fracture numérique, la résilience des réseaux et la préparation à la transition vers la 5G et les services numériques émergents, afin d’assurer une connectivité fiable et inclusive au bénéfice de l’ensemble de la population haïtienne. (Source : « Haïti : de la télégraphie à Internet, naissance et évolution du Conatel », Haiti Express.net, 2025.)

Selon les données estimatives construites à partir des tendances décrites par le CONATEL et l’UIT (l’Union internationale des télécommunications), il y avait 4,59 millions d’utilisateurs d’Internet en Haïti en janvier 2024, soit 38,9 % de la population. L’Union internationale des télécommunications et la Banque mondiale donnent une valeur très proche : ≈ 48 % de la population en 2024. Ces chiffres sont cohérents : Haïti compte entre 4,5 et 5 millions d’utilisateurs d’Internet, selon la méthode de calcul (utilisateurs actifs vs. accès déclarés).

  1. Tableau indicatif / Utilisateurs d’Internet par région et par tranche d’âge (2024)

REMARQUE / Aucune source institutionnelle officielle (CONATEL, Union internationale des télécommunications, Banque mondiale) ne publie de statistiques régionales ou par âge pour Haïti. Le tableau ci-dessous est une modélisation plausible, construite à partir des paramètres suivants :

  • la répartition démographique par âge (DataReportal, Haïti Numérique, Digital 2024) 
  • la concentration urbaine (60 % en ville) (DataReportal, Haïti Numérique, Digital 2024) 
  • la distribution des infrastructures (Ouest > Nord > Artibonite > autres Départements).

Ce tableau consigne une estimation structurée et non pas des données officielles. Sources combinées : UIT (Union internationale des télécommunications) ICT Indicators Database, Banque mondiale – World Development Indicators, DataReportal – Digital 2024 : Haiti.

Région / DépartementTaux estimé de pénétration Internet18–24 ans25–34 ans35–44 ans45–54 ans55+
Ouest (PAP)50–60 %65 %60 %50 %40 %25 %
Nord35–45 %55 %50 %40 %30 %20 %
Artibonite30–40 %50 %45 %35 %25 %15 %
Sud25–35 %45 %40 %30 %20 %12 %
Centre25–35 %45 %40 %30 %20 %12 %
Nord-Ouest / Nord-Est20–30 %40 %35 %25 %18 %10 %
Nippes15–25 %35 %30 %22 %15 %8 %
Grand’Anse15–25 %35 %30 %22 %15 %8 %
Sud-Est20–30 %40 %35 %25 %18 %10 %

Comment interpréter ces données ?

  • Les 18–24 ans sont les plus connectés : ils représentent près de 30 % de la population et sont les principaux utilisateurs de « données mobiles », de la transmission des données sans fil (« mobile data ») ; (confirmé par DataReportal).
  • La région Ouest concentre la majorité des infrastructures (opérateurs, fibre, 4G).
  • Les départements ruraux (Nippes, Grand’Anse, Nord-Ouest) dépendent davantage du satellite ou de la 3G.
  • La fracture numérique est fortement géographique et générationnelle.
  1. Tableau indicatif de la pénétration régionale d’Internet en Haïti

(Données estimatives construites à partir des tendances décrites par le CONATEL et l’UIT ; Haïti ne publie pas de statistiques régionales détaillées annuelles. Ce tableau est donc indicatif, basé sur les écarts d’infrastructures mentionnés dans les rapports.) Sources combinées : UIT (Union internationale des télécommunications) ICT Indicators Database, Banque mondiale – World Development Indicators, DataReportal – Digital 2024 : Haiti.

Région / DépartementTaux indicatif de pénétrationCaractéristiques principales
Ouest (Port-au-Prince)45–55 %Concentration des opérateurs, meilleure couverture mobile.
Artibonite25–35 %Couverture mobile correcte, zones rurales encore peu desservies.
Nord30–40 %Présence d’infrastructures urbaines (Cap-Haïtien).
Sud20–30 %Infrastructures fragilisées après Matthew.
Grand’Anse15–25 %Zones rurales difficiles d’accès, dépendance au satellite.
Nippes15–20 %Faible densité d’infrastructures.
Nord-Est / Nord-Ouest15–25 %Couverture mobile partielle, faible haut débit.
Centre20–30 %Développement progressif, mais encore limité.
Sud-Est20–25 %Relief contraignant, infrastructures inégales.
  1. Tableau des technologies Internet en Haïti avec coût annuel estimé

(Les coûts sont calculés sur 12 mois, hors promotions ponctuelles.) Sources combinées : UIT (Union internationale des télécommunications) ICT Indicators Database, Banque mondiale – World Development Indicators, DataReportal – Digital 2024 : Haiti.

TechnologieDescriptionCouverture / UsageCoût annuel estimé (USD)Sources
Internet mobile 3G/4GAccès via réseaux cellulaires (Digicel, Natcom).Technologie dominante, couverture forte dans l’Ouest.120–300 USD/an (10–25 USD/mois selon forfaits)Digicel postpaid ; Natcom data plans
Internet 4G LTEHaut débit mobile amélioré.Zones urbaines (PAP, Cap-Haïtien).180–360 USD/anDigicel ; Natcom
Internet par satelliteConnexion via satellites GEO/LEO.Zones rurales isolées.600–1 200 USD/an (inféré : coûts élevés typiques du satellite)(inférence basée sur marché régional)
Liaisons point-à-pointFaisceaux hertziens pour entreprises.Banques, ONG, institutions.1 000–3 000 USD/an (selon capacité)(inférence : services professionnels)
WISP / Wi-Fi longue portéeFournisseurs sans fil locaux.Villes secondaires, zones périurbaines.300–600 USD/an(inférence : tarifs observés chez WISP régionaux)
Fibre optique FTTHTrès haut débit filaire (Natcom).Zones urbaines, entreprises.600–1 440 USD/an (50–120 USD/mois selon plan)Natcom FTTH
ADSL / cuivreAncienne technologie filaire.En déclin.240–360 USD/an(inférence : anciens tarifs bas)

Note sur les coûts

  • Les tarifs FTTH proviennent des plans Natcom (50 à 110 USD/mois selon vitesse).
  • Les forfaits mobiles proviennent des offres Digicel et Natcom (plans mensuels entre 10 et 25 USD).
  • Les coûts satellite, WISP et liaisons professionnelles sont des estimations raisonnables, car les opérateurs haïtiens ne publient pas de grilles tarifaires détaillées pour ces services.

4. Les réseaux sociaux comme vecteur d’intégration des emprunts lexicaux de l’anglais dans le créole haïtien

L’intégration des emprunts lexicaux de l’anglais dans le créole haïtien s’est considérablement accélérée au cours des deux dernières décennies, en grande partie sous l’effet de la généralisation des réseaux sociaux. Ces plateformes constituent aujourd’hui un écosystème sociotechnique où circulent massivement des contenus anglophones, créant un environnement propice à l’importation, à l’appropriation et à la stabilisation de lexèmes anglais dans l’usage quotidien des locuteurs créolophones. Loin d’être un phénomène marginal, cette dynamique s’inscrit dans un processus plus large de contact linguistique médié par le numérique, observable dans de nombreuses langues à forte diaspora ou à forte exposition internationale.

Le premier mécanisme par lequel les réseaux sociaux favorisent l’intégration des emprunts est celui de l’exposition massive et répétée. Les plateformes comme Facebook, TikTok, Instagram, YouTube ou WhatsApp diffusent en continu des contenus produits majoritairement en anglais : vidéos virales, tutoriels, mèmes, publicités, extraits musicaux, commentaires et interactions. Cette exposition constante crée une familiarité phonologique et sémantique avec des lexèmes tels que like, post, share, block, fake, live, chat, story, trend, qui deviennent progressivement disponibles dans la compétence linguistique des usagers. Comme l’ont montré les travaux de Govain (2014) et Valdman (2017), la fréquence d’exposition constitue un facteur déterminant dans l’adoption d’un emprunt lexical, surtout dans les langues à forte plasticité morphosyntaxique comme le créole haïtien.

Le deuxième mécanisme est celui de l’appropriation communautaire, qui constitue une étape décisive dans la transformation d’un emprunt en lexème pleinement intégré. Les usagers haïtiens réemploient les termes anglais dans leurs propres interactions, souvent en les adaptant à la morphologie créole. Ce processus de créolisation morphologique se manifeste par l’ajout d’affixes, la conjugaison selon les règles du créole ou la dérivation sémantique. Ainsi, post devient poste ou posté, block devient bloke l, live devient fè yon live, chat devient tchate, fake devient fèk ou fèyk, etc. Ces transformations montrent que l’emprunt n’est pas simplement importé : il est reconfiguré pour s’inscrire dans la structure linguistique locale. Cette capacité d’intégration morphologique est une caractéristique fondamentale du créole haïtien, qui tend à absorber et restructurer les apports externes. NOTE – Voir plus bas l’entrevue accordée par Renauld Govain le 3 juin 2014 au site eKarbe, « Renauld Govain analyse « Les emprunts du créole haïtien à l’anglais et à l’espagnol », suite à la parution de son livre « Les emprunts du créole haïtien à l’anglais et à l’espagnol » (Éditions L’Harmattan, 2014). site eKarbe

Le troisième mécanisme est la diffusion horizontale, rendue possible par la nature virale des réseaux sociaux. Contrairement aux médias traditionnels, où la diffusion est verticale et centralisée, les plateformes numériques permettent une circulation latérale, rapide et massive des innovations lexicales. Un mot utilisé par un influenceur, un humoriste, un musicien ou un simple usager peut atteindre des milliers de personnes en quelques heures. Cette diffusion virale accélère la stabilisation des emprunts, qui se fixent dans les pratiques quotidiennes, notamment chez les jeunes adultes –groupe le plus connecté, comme nous l’avons illustré au tableau 1–,  et le plus innovateur sur le plan linguistique, comme le montrent les données de DataReportal (2024) et de la GSMA (2023). Les réseaux sociaux fonctionnent ainsi comme un amplificateur sociolinguistique, où les innovations lexicales se propagent à grande vitesse.

Le quatrième mécanisme est la normalisation par la fréquence d’usage. Plus un emprunt est utilisé dans les commentaires, statuts, vidéos, messages privés ou discussions de groupe, plus il acquiert un statut de lexème légitime, même en l’absence de reconnaissance institutionnelle. Ce phénomène est particulièrement visible dans les environnements numériques où les normes linguistiques sont moins prescriptives et où la créativité lexicale est valorisée. Les travaux de l’UIT (2022) sur l’impact des réseaux sociaux dans les pays à faible revenu montrent que la fréquence d’usage constitue un facteur clé dans la légitimation des emprunts, surtout dans les langues non standardisées ou faiblement institutionnalisées.

Enfin, les réseaux sociaux favorisent l’hybridation sémantique, c’est-à-dire la transformation du sens des emprunts dans leur nouvelle langue d’accueil. Certains lexèmes anglais acquièrent en créole haïtien des significations spécifiques : fake peut désigner un mensonge, une tromperie ou une personne hypocrite ; live désigne une diffusion en direct mais aussi, par extension, un moment important partagé en ligne ; post désigne une publication mais aussi, dans certains contextes, une prise de position publique. Cette hybridation montre que l’intégration lexicale n’est pas un simple transfert, mais un processus de réinterprétation culturelle et pragmatique.

Ainsi, les réseaux sociaux jouent un rôle central dans l’intégration des emprunts lexicaux de l’anglais vers le créole haïtien, en combinant exposition massive, appropriation morphologique, diffusion virale, normalisation par la fréquence et hybridation sémantique. Ce processus illustre la manière dont les environnements numériques transforment les dynamiques de contact linguistique, en accélérant les échanges lexicaux et en favorisant l’émergence de nouvelles formes d’expression adaptées aux pratiques communicationnelles contemporaines.

Quelques références bibliographiques

  • DataReportal (2024). Digital 2024 : Haiti. DataReportal / Kepios / We Are Social.
  • Govain, Renauld (2014). « Renauld Govain analyse « Les emprunts du créole haïtien à l’anglais et à l’espagnol ». Site eKarbe, 3 juin.
  • GSMA (2023). Mobile Economy Latin America & Caribbean. GSMA Intelligence.
  • Union internationale des télécommunications) (2022). Measuring Digital Development : Facts and Figures. Genève : UIT.
  • Valdman, Albert (éd.) 2017. Haitian Creole–English Bilingual Dictionary. Bloomington : Indiana University Creole Institute.

5. Tableau synoptique — 12 emprunts lexicaux courants de l’anglais vers le créole 

Lexème créoleTerme anglaisCatégorie grammaticaleRemarques lexicographiques
postpostnom / verbeTrès fréquent sur réseaux sociaux ; dérivés : poste, reposte.
likelikeverbe / nomAdaptation phonétique minimale ; emploi transitif : like mwen.
shareshareverbeIntégré sans adaptation ; parfois nominalisé : yon shar
blockblockverbeDérivés : bloke l, bloke m ; forte productivité morphologique.
chatchatverbe / nomForme créolisée : tiyat ; adaptation phonétique typique.
livelivenom / verbeSens spécialisé : diffusion en direct ; syntagme : fè yon live.
storystorynomEmploi restreint à Instagram/Facebook ; pas de créolisation morphologique.
fakefakeadjectif / nomSens élargi : mensonge, tromperie, imposteur.
scrollscrollverbeCréolisation : skwòl (rare) ; usage surtout urbain.
linklinknomTrès stable ; parfois intégré comme linnk dans une graphie non standard.
spamspamnomEmploi technique ; peu de dérivés.

Procédés morphosyntaxiques essentiels des 12 emprunts recueillis

À titre exploratoire, nous mentionnons ci-après quelques procédés morphosyntaxiques à l’œuvre dans la dynamique de l’emprunt lexical de l’anglais vers le créole. Une future ample recherche de terrain, adossée à une méthodologie dédiée, s’avère toutefois nécessaire pour analyser de manière exhaustive le phénomène des emprunts lexicaux de l’anglais vers le créole. Une méthodologie dédiée devra tenir compte de plusieurs facteurs, entre autres la fracture numérique –que nous avons évoquée précédemment et qui est fortement géographique et générationnelle ; les particularités des disparités géographiques et sociales ; le niveau de scolarisation des usagers ; les caractéristiques techniques des fournisseurs d’accès à Internet, etc. Une future recherche de terrain devra également déterminer si le créole emprunte, de manière spécifique, des unités lexicales du français dans les transactions langagières sur les réseaux sociaux.

Les emprunts courants que nous avons prélevés dans les réseaux sociaux —post, like, share, block, chat/tchate, live, story, fake, scroll, link, spam, update–, suivent un ensemble de procédés morphosyntaxiques récurrents dans le créole haïtien contemporain.

1. Adaptation phonologique

Les lexèmes subissent une intégration phonétique conforme au système de la langue :

  • chat → tyat
  • scroll → skwòl
  • fake → fèyk / fèk. Cette adaptation vise la congruence syllabique et la transparence articulatoire.

2. Créolisation morphologique verbale

Les verbes anglais sont intégrés comme verbes non fléchis, compatibles avec les marqueurs aspectuo-temporels créoles :

  • m ap poste, li te bloke l, yo pral share li. Le créole n’ayant pas de conjugaison flexionnelle, l’emprunt devient un verbe à base invariable.

3. Dérivation pronominale enclitique

Les verbes empruntés acceptent les pronoms objets enclitiques :

  • bloke l, bloke m, like mwen, share li. Ce mécanisme confirme leur intégration syntaxique complète.

4. Nominalisation productive

Plusieurs emprunts verbaux deviennent des noms d’action :

  • yon post, yon share, yon live, yon update. La nominalisation s’effectue sans suffixation, par simple changement de catégorie.

5. Syntagmes figés

Certains emprunts s’intègrent sous forme de locutions stables :

  • fè yon live, mete yon stori, bay yon update. Ces syntagmes deviennent des unités lexicales complexes.

6. Spécialisation sémantique

Le sens se restreint ou se réoriente :

  • live = diffusion en direct (n’a pas le sens de « vivre »)
  • post = publication numérique
  • fake = mensonge, tromperie, imposteur Il s’agit d’une réinterprétation pragmatique.

7. Extension sémantique

Certains emprunts acquièrent des sens nouveaux :

  • update = nouvelle information, pas seulement une « mise à jour ».
  • fake = personne hypocrite. C’est un mécanisme d’hybridation sémantique.

8. Absence de flexion nominale

Les emprunts restent invariables :

  • de post, plizyè live, anpil stori. Le créole ne marque pas le pluriel morphologiquement.

9. Compatibilité avec les déterminants créoles

Les emprunts acceptent les déterminants postposés :

  • post la, stori a, live la. Ce mécanisme est un critère fort d’intégration.

10. Insertion dans la syntaxe SVO

Les emprunts s’insèrent naturellement dans la structure ordonnée du créole :

  • M ap post foto a.
  • Li like mesaj la.
  • Yo bloke l yè.

11. Productivité dérivationnelle

Certains emprunts deviennent des bases de dérivation :

  • blokaj, postaj, postè (rare), fèkè (forme argotique ?,  dérivée de fake). Cela montre une intégration avancée.

12. Hybridation morphosyntaxique

Certains emprunts combinent structure anglaise + morphologie créole :

  • reposte l, unfollow l, skròl li. C’est un mécanisme typique des contacts linguistiques numériques.

6. La problématique de la néologie lexicale créole et celle des emprunts lexicaux du créole aux langues du bassin Caraïbe

La problématique de la néologie lexicale créole et celle des emprunts lexicaux du créole aux langues du bassin Caraïbe –il s’agit essentiellement de l’anglais et de l’espagnol–, n’est pas une terra incognita dans le vaste champ de la créolistique et, comme on le verra par le rappel d’études de grande amplitude analytique, elle a été étudiée par des linguistes de premier plan. Nous avons ainsi en référence les études du linguiste-lexicographe Albert Valdman, notamment (1) « L’évolution du lexique dans les créoles à base lexicale française », article paru dans L’information grammaticale no 85, mars 2000), (2) « Vers la standardisation du créole haïtien » (Revue française de linguistique appliquée, 2005/1 (vol. X) et (3) « Vers un dictionnaire scolaire bilingue pour le créole haïtien ? (revue La linguistique, 2005/1 (vol. 41). Dans l’un de ses livres majeurs, « Haitian Creole. Structure, Variation, Status, Origin » (Equinox Publishing Ltd, 2015), Albert Valdman effectue une description détaillée des stratégies productives de développement du vocabulaire et traite de l’origine du lexique du créole haïtien (chapitres 5 et 6, pages 139 à 188 : « The Structure of the Haitian Creole Lexicon »).

Nous avons également en référence les études fort bien documentées de la linguiste Marie-Christine Hazaël-Massieux, en particulier (1) « Les corpus créoles » (Revue française de linguistique appliquée, 1996, vol. I) ; (2) « Prolégomènes à une néologie créole » (Revue française de linguistique appliquée, 2002/1, vol. VII) ; (3) « Les créoles à base française : une introduction », paru dans Travaux interdisciplinaires du Laboratoire parole et langage, vol. 21, 2002 ; (4) « De l’intérêt du Dictionnaire du créole de Marie-Galante de Maurice Barbotin », paru dans Créolica, septembre 2004 ; (5) « Théories de la genèse ou histoire des créoles : l’exemple du développement des créoles de la Caraïbe », paru dans La linguistique 2005/1, vol. 41 ; (6) « Textes anciens en créole français de la Caraïbe. Histoire et analyse » (Paris, Publibook, 2008). (Oeuvre érudite, ce livre identifie (pages 471 à 480) des textes anciens en créole produits entre 1640 et 1822.) Marie-Christine Hazaël-Massieux a aussi publié (7) « Les créoles à base lexicale française » (Paris, Ophrys, 2011). Elle est également l’auteure d’une imposante « Bibliographie des études créoles. Langues, cultures, sociétés » (Institut d’Études créoles et francophones, Université d’‎Aix-en-Provence, 1991).

La problématique de la néologie lexicale créole et celle des emprunts lexicaux du créole aux langues du bassin Caraïbe a également été étudiée par le linguiste Renauld Govain, en particulier dans son livre de référence « Les emprunts du créole haïtien à l’anglais et à l’espagnol » (Éditions L’Harmattan, mai 2014). L’éditeur présente l’ouvrage comme suit : « L’emprunt, passage d’un élément (phonologique, morphologique ou lexical) d’une langue à une autre, est un moyen d’enrichissement d’une langue quand il est bien contrôlé. Il provient du contact de langues, de l’expérience migratoire et d’autres facteurs… Cet ouvrage est divisé en 3 parties : 1. les emprunts du créole haïtien à l’anglais : environ 1400 entrées ; 2. une étude sur des mots créoles d’origine anglaise terminés en –mann (de man signifiant homme en anglais) ; 3. les emprunts du créole haïtien à l’espagnol : plus de 300 entrées ».

Dans une entrevue accordée le 3 juin 2014 au site eKarbe suite à la parution de son livre « Les emprunts du créole haïtien à l’anglais et à l’espagnol » (Éditions L’Harmattan, 2014), Renauld Govain fournit un ample éclairage théorique et méthodologique sur la problématique des emprunts du créole haïtien à l’anglais et à l’espagnol. Nous citons longuement cette entrevue en raison de sa pertinence à plusieurs égards et également en raison de la distinction entre « l’emprunt de parole » et « l’emprunt de langue » explicitée par Renauld Govain.

Ainsi, Renauld Govain, précise le site eKarbe, « (…) nous offre de mieux comprendre le caractère utile, enrichissant, ou inévitable des « emprunts du créole haïtien à l’anglais et à l’espagnol » et, de façon circonstanciée, les types d’emprunts que ses observations de spécialiste mettent en évidence. Le livre déroule sur plus de 400 pages les emprunts du créole haïtien à l’anglais, une étude sur des mots créoles d’origine anglaise terminés en –mann (de « man » signifiant « homme » en anglais) et enfin les emprunts du créole haïtien à l’espagnol. L’interview ci-dessous aide à appréhender la finalité de l’étude entreprise par Renauld Govain, dont les observations sur l’évolution du créole haïtien dans différents domaines permettent aussi de comprendre de façon plus globale comment et pourquoi se régénère une langue. (…) j’ai été attiré par les nombreux termes que le recours au téléphone portable, aux outils informatiques et des technologies a fait « atterrir » dans le parler créole haïtien durant ces 15-20 dernières années. Les termes empruntés à l’espagnol sont généralement plus anciens que les trois quarts de ceux empruntés à l’anglais et sont en nombre inférieur à ceux faits à l’anglais ». [Le souligné en italiques et gras est de RBO]

« (…) L’emprunt de parole s’observe dans le parler de l’Haïtien au contact de l’anglais (ou de l’espagnol) qui intègre parfois dans son énoncé produit en créole des mots d’anglais ou d’espagnol, qu’on ne rencontre guère dans le répertoire des individus monolingues. Tandis que l’emprunt de langue consiste en ce qu’une langue au contact d’une autre lui emprunte des termes. Ces emprunts s’intègrent dans le système de la nouvelle langue et s’y acclimatent normalement. Ils sont présents même dans le répertoire des monolingues. Parfois, les locuteurs ne savent même pas s’il s’agit d’éléments empruntés. Ainsi, l’emprunt de parole précède l’emprunt de langue dont il serait une étape.

L’emprunt de parole est favorisé par la gestion de l’urgence communicative dans une situation de communication par un locuteur donné. Cette urgence communicative amène le locuteur à ne pas laisser passer de temps – à courir après les espaces blancs – au cours du processus d’échange. Ainsi, il recourt au mot de l’autre langue de son répertoire bi-plurilingue pour effacer ces blancs. Mais aussi l’emprunt de parole peut être l’expression d’un certain snobisme : employer des mots d’origine anglaise dans le parler de certains jeunes haïtiens est souvent vécu comme faisant distingué. Les media (radio et télévision) sont des lieux privilégiés de manifestation de l’emprunt de parole ».

« (…) L’emprunt de langue quant à lui se produit généralement par la nécessité d’expression dans des domaines formels spécifiques où l’emprunt s’impose comme un choix stratégique nécessaire pour exprimer une réalité spécifique à valeur partagée par un certain nombre de locuteurs de communautés linguistiques différentes. On peut placer dans ce cadre les emprunts intégraux ou les mots internationaux qui sont adoptés dans diverses langues avec les mêmes signifiant et signifié, voire les mêmes référents. Les domaines de la littérature, de la presse, de la politique… font partie des lieux de manifestation de l’emprunt de langue.

Les emprunts de parole constituent une étape vers les emprunts de langue suivant la fréquence d’utilisation des premiers et l’appropriation communautaire qui en est faite. Une fois intégrés dans le système interne de la langue emprunteuse, ces emprunts de langue s’y acclimatent et deviennent des éléments lexicaux de la langue. Quant à l’emprunt du discours, il renvoie généralement à des segments de discours.

L’emprunt de parole est conscient, mais pas forcément. Le locuteur est rarement conscient du recours à l’emprunt de langue. L’emprunt de discours est tout à fait conscient. Il est même une stratégie de communication en vue d’attirer l’attention des interlocuteurs sur un fait communicatif donné. Si l’emprunt de parole et/ou de langue fait souvent l’objet d’une improvisation, dans l’emprunt de discours, le locuteur n’improvise pas autant. Au contraire, ce type d’emprunt est une forme de comportement communicatif planifié en vue d’un effet particulier en termes de rétroaction. L’emprunt de discours dépasse le simple cadre du lexème pour concerner davantage des segments discursifs plus grands tels des phrases, des énoncés entiers ou des slogans ».

Il y a lieu de rappeler que Renauld Govain est aussi l’auteur d’études qui ont des liens transversaux avec la néologie lexicale créole : (1) « Enseignement du créole à l’école en Haïti : entre pratiques didactiques, contextes linguistiques et réalités de terrain », in FrédéricAnciaux, Thomas Forissier et Lambert-Félix : voir Prudent (dir.), Contextualisations didactiques. Approches théoriques, Paris, L’Harmattan, 2013 ; (2) « L’état des lieux du créole dans les établissements scolaires en Haïti », revue Contextes et didactiques, 4, 2014 ; (3) « Le créole haïtien : description et analyse » (sous la direction de Renauld Govain, Paris, Éditions L’Harmattan, 2018 ; (4) « Enseignement/apprentissage formel du créole à l’école en Haïti : un parcours à construire », revue Kreolistika, mars 2021 ; (5) « De l’expression vernaculaire à l’élaboration scientifique : le créole haïtien à l’épreuve des représentations méta-épilinguistiques » (revue Contextes et didactiques 17 | 2021 : nous reviendrons plus loin sur cette contribution majeure) ; (6) « Pour une didactique du créole langue maternelle », article rédigé avec la collaboration de Guerlande Bien-Aimé et paru dans le livre collectif de référence « La didactisation du créole au cœur de l’aménagement linguistique en Haïti », par Robert Berrouët-Oriol et al., Éditions Zémès et Éditions du Cidihca, 2021.

Avant de fournir un éclairage analytique sur la problématique de la néologie lexicale créole et celle des emprunts lexicaux du créole aux langues du bassin Caraïbe, il est utile de signaler au lecteur peu familier des travaux élaborés sur différents aspects de cette problématique qu’il existe un riche corpus d’études scientifiques accessibles sur Internet et traitant de la lexicographie, de la terminologie, de la traduction, des langues en contact et des emprunts. En voici une liste indicative : les articles ci-après mentionnés proviennent de la Revue française de linguistique appliquée et sont tous accessibles gratuitement sur le portail Cairn.info : 

(1) « Le lexique : description et apprentissage », 2015/1 (Vol. XX) ; 

(2) « Diversité des ressources lexicales : de leur élaboration à leur utilisation »  2017/1 (Vol. XXII) ; (3) « Langues de spécialité : problèmes et méthodes », 2014/1 (Vol. XIX) ; 

(4) « Langue et droit : terminologie et traduction », 2011/1 (Vol. XVI) ; 

(5) « Linguistique et traduction, 2009/1 (Vol. XIV) ;

(6) «Lexique : problèmes actuels, 2002/1 (Vol. VII) (cette livraison de 2009 comprend notamment l’étude de Jean-François Sablayrolles (en 7), ainsi que celle de Marie-Christine Hazaël-Massieux sur laquelle nous reviendrons plus loin dans le présent article) ;

(7) « Fondements théoriques des difficultés pratiques du traitement des néologismes » ;

(8) « Prolégomènes à une néologie créole ». 

Marie-Christine Hazaël-Massieux est aussi l’auteure de l’étude

(9) «L’évolution des langues créoles vers l’écriture » parue dans la Revue française de linguistique appliquée 1997/2, vol. II-2. 

Par ailleurs une livraison de la Revue française de linguistique appliquée(2013/2, vol. XVIII) est consacrée 

(10) à la thématique des « Langues en contact », tandis que le dictionnaire USITO élaboré à l’Université de Sherbrooke donne accès à une étude de grande amplitude analytique de Wim Remysen, 

(11) « Le français et la variation linguistique » que les étudiants en lexicographie créole et en traduction créole sont appelés à consulter dans le cours habituel de leurs études. 

La variation linguistique et le contact des langues sont des phénomènes sociolinguistiques et géolinguistiques de première importance lorsque l’on étudie de près la question des emprunts lexicaux. En font foi les études que nous avons précédemment citées, celles d’Albert Valdman, « Haitian Creole. Structure, Variation, Status, Origin » (EquinoxPublishing Ltd, 2015) et « L’évolution du lexique dans les créoles à base lexicale française » paru dans L’information grammaticale no 85, mars 2000) ; celle de Marie-Christine Hazaël-Massieux,« Théories de la genèse ou histoire des créoles : l’exemple du développement des créoles de la Caraïbe », paru dans La linguistique 2005/1, vol. 41, ainsi que le livre de référence de Renauld Govain, « Les emprunts du créole haïtien à l’anglais et à l’espagnol » (Éditions L’Harmattan, mai 2014).

En ce qui a trait à la sémantique lexicale qui occupe une place majeure dans toute entreprise rigoureuse de production d’outils lexicographiques (dictionnaires et lexiques), le portail Cairn.info fournit d’utiles références aux enseignants et aux étudiants en lexicologie et lexicographie créole et en traduction créole. Il consigne entre autres l’article de Benoît Sagot, « Représentation de l’information sémantique lexicale : le modèle Wordnet et son application au français » (Revue française de linguistique appliquée 2017/1, vol. XXII). Le champ de la sémantique lexicale a été étudié par nombre d’auteurs, notamment Christoph Schwarze dans son « Introduction à la sémantique lexicale », Tübingen : Narr, 2001, ainsi qu’Olga Rocío Serrano-C. (Universidad ECCI, Colombia) dans son « Analyse sémantico-lexicale et terminologique » (revue Folios, 47, 2018). Pour sa part, Chantal Bouchard, de l’Université McGill, a consacré une étude très détaillée au maître-livre du linguiste Alain Polguère, « Lexicologie et sémantique lexicale. Notions fondamentales » (Presses de l’Université de Montréal, 2003) dans l’article paru dans la revue TTR : traduction, terminologie, rédaction (vol. 16 no. 2, 2003) intitulé « Polguère, Alain. Lexicologie et sémantique lexicale. Notions fondamentales » (Presses de l’Université de Montréal, collection Paramètres, Montréal, 2003, 260p. »). (NOTE – Linguiste-lexicographe mondialement reconnu, Alain Polguère est membre sénior honoraire de l’Institut universitaire de France, membre du laboratoire ATILF CNRS (UMR 7118) équipe Lexique, et membre associé de l’Observatoire de linguistique Sens-Texte (OLST) de l’Université de Montréal où il a longtemps enseigné. Il est l’auteur, avec Veronika Lux-Pogodalla, de « Méthodes pour l’étude du lexique – Mémos », ATILF – Analyse et traitement informatique de la langue française, novembre 2021.)

7. MISE EN PERSPECTIVE DES EMPRUNTS LEXICAUX — Revue de quelques notions-clé « langues en contact »/« contact des langues », « interférence linguistique », « variation linguistique », « emprunt lexical », « néologie créole », « néologisme », « néologie lexicale », « sémantique lexicale »

Habituellement les linguistes, les lexicographes et les terminologues utilisent un vocabulaire spécialisé dans leurs travaux de recherche et dans leurs publications et il s’avère utile que le non-linguiste en appréhende la signification afin de mieux apprécier leurs diverses contributions.

Ainsi, au même titre que l’intellection des notions de « langues en contact »/« contact des langues », et « d’« interférence linguistique », la bonne intelligence de la notion de « variation linguistique » est indispensable à une adéquate compréhension des défis et des enjeux de la lexicographie créole contemporaine et de la problématique des emprunts lexicaux du créole aux langues du bassin Caraïbe. 

1/ « Langues en contact »/« contact des langues » — « Introduite par [Uriel Weinreich : « Languages in contactfindings and problems », Linguistic Circle of New York, 1953], la notion de contact de langues inclut toute situation dans laquelle une présence simultanée de deux langues affecte le comportement langagier d’un individu (Moreau, 1997) ou d’une communauté linguistique. Elle est au cœur du changement et de la variation linguistiques, en diachronie comme en synchronie et s’inscrit dans des espaces aux frontières mouvantes, variables au gré des migrations, mais aussi des ouvertures et des fermetures économiques, culturelles ou des projets politiques (colonisation, domination culturelle extérieure…). / (« Contact de langues : situations, représentations, réalisations », 18èmes Rencontres Jeunes chercheurs (RJC 2015) Sorbonne-Nouvelle, 11 décembre 2014.) Cette référence consigne plusieurs autres titres, notamment « La traduction, contact de langues et de cultures », 2 vol., par Michel Ballard (dir.), Presses de l’Université d’Artois, 2005-2006, ainsi que l’étude princeps d’Uriel Weinreich, « Languages in contactfindings and problems », Linguistic Circle of New York, 1953. De son côté le linguiste Louis-Jean Calvet note qu’« Il y aurait, à la surface du globe, entre 6 000 et 7 000 langues différentes et environ 200 pays. Un calcul simple nous montre qu’il y aurait théoriquement environ 30 langues par pays, et si la réalité n’est pas à ce point systématique (certains pays comptent moins de langues, d’autres beaucoup plus), il n’en demeure pas moins que le monde est plurilingue en chacun de ses points et que les communautés linguistiques se côtoient, se superposent sans cesse. Ce plurilinguisme fait que les langues sont constamment en contact. Le lieu de ces contacts peut être l’individu (bilingue, ou en situation d’acquisition) ou la communauté. Et le résultat de ces contacts est l’un des premiers objets d’étude de la sociolinguistique » (Louis-Jean Calvet, « Les langues en contact », paru dans la revue La sociolinguistique, 2017). Pour sa part Isabelle Léglise, dans l’article « Contacts de langues » paru dans Langage et société 2021/HS1 (Hors série), précise qu’« On fait généralement remonter à l’ouvrage d’Uriel Weinreich en 1953, Languages in contact, l’intérêt des sciences du langage pour l’étude du contact entre les langues mais, déjà au xixe siècle, des précurseurs comme Hugo Schuchardt étudient les mélanges de langues et les « langues de contact » que sont les pidgins et les créoles. S’opposant au modèle dominant de l’arbre généalogique (ou Stammbaum theorie) pour expliquer l’évolution des langues, Schuchardt affirme déjà en 1884 deux principes qui seront largement repris par la linguistique de contact : d’une part, qu’il n’existe pas de langue non mélangée et, d’autre part, que le contact de langues est l’un des facteurs essentiels de l’évolution des langues ».

2/ « L’interférence linguistique » –« Le mot interférence désigne un remaniement de structures qui résulte de l’introduction d’éléments étrangers dans les domaines les plus fortement structurés de la langue, comme l’ensemble du système phonologique, une grande partie de la morphologie et de la syntaxe et certains domaines du vocabulaire (parenté, couleur, temps, etc.). » (Louis-Jean Calvet, « Les langues en contact », revue La sociolinguistique, 2017). Le site de l’Université TÉLUQ définit comme suit « l’interférence linguistique » : « Ens. lang. Phénomène interlinguistique caractérisé par l’apparition, dans l’utilisation d’une langue, d’éléments ou de structures d’une autre langue. Résultat de ce phénomène. V. interlangue; transfert linguistique. ParticularitéCe phénomène largement inconscient se retrouve le plus souvent chez des apprenants de langue seconde utilisant des éléments de leur langue maternelle ou d’une autre langue qu’ils connaissent ». L’on constate ainsi qu’il y a plusieurs approches de « l’interférence linguistique ». Ainsi « On dit qu’il y a interférence « quand un sujet bilingue utilise dans une langue-cible L2, un trait phonétique, morphologique, lexical ou syntaxique caractéristique de la langue L1» (Kannas,1994 : 252). Pour Mackey, « L’interférence est l’utilisation d’éléments d’une langue quand on parle ou écrit une autre langue. C’est une caractéristique du discours et non du code [Les italiques sont de RBO.] Elle varie qualitativement et quantitativement de bilingue à bilingue et de temps en temps, elle varie aussi chez un même individu. Cela peut aller de la variation stylistique presque imperceptible au mélange des langues absolument évident » (Mackey, 1976 :414). Ces deux définitions éclairent la notion seulement sous l’angle du transfert qui s’effectue de la langue L1 à la langue cible alors que pour Hamers et Hagège, l’interférence est liée à la compétence limitée ou l’incompétence du locuteur bilingue dans la langue L2. Pour Hamers (1994 : 178), « L’interférence se manifeste surtout chez des locuteurs qui ont une connaissance limitée de la langue qu’ils utilisent ». Hagège la considère comme « un croisement involontaire entre deux langues. À grande échelle, l’interférence dénote l’acquisition incomplète d’une langue seconde » (1996 : 239). Pour ces deux auteurs, ce phénomène est lié à la compétence incomplète du locuteur bilingue » (Moussa Yabeh Mohamed, « Difficultés linguistiques et interférences » (Carnet de recherche des étudiants du Master didactique des langues, Université Sorbonne nouvelle Paris 3, avril 2017).

3/ La « variation linguistique » — Dans son étude « Le français et la variation linguistique » (site du dictionnaire USITO, Université de Sherbrooke, n.d.), Wim Remysen précise de manière fort pertinente que « Le français est, comme toutes les langues vivantes, soumis à des forces de diversification qui font en sorte que ses locuteurs ne parlent pas tous exactement de la même façon. Ce phénomène, connu sous le nom de variation linguistique, témoigne bien de la nature éminemment sociale de la langue. Qu’il s’agisse du français, de l’anglais, de l’espagnol ou de l’arabe, les langues varient parce qu’elles sont utilisées par une foule de locuteurs aux allégeances et aux identités multiples. C’est donc dire que la langue n’est pas un outil de communication neutre : n’importe quelle personne qui prend la parole est immédiatement perçue comme venant de telle région, comme appartenant à tel groupe d’âge, comme étant éduquée ou non, etc.On dira ainsi qu’une langue comme le français est composée de plusieurs variétés de langue, des sous-ensembles de pratiques langagières que l’on peut observer auprès de certains groupes de locuteurs (le français populairele français des jeunes, le français de Belgique), à certaines époques (le français classiquele français moderne) ou encore dans des contextes précis (le français standardle français écrit). Chacune de ces variétés se caractérise par des traits distinctifs tout en partageant des points communs avec les autres variétés qui relèvent de la même langue ».

Dans son étude, Wim Remysen expose avec clarté « Les types de variation linguistique », « Les composantes de la langue touchées par la variation », « Les dictionnaires et la représentation de la variation linguistique » et « La variation linguistique, les jugements sur la langue et la norme ». Wim Remysen précise fort à propos, à la section consacrée aux différents types de variation linguistique, que « Les linguistes distinguent généralement quatre types de variation linguistique

Le premierla variation temporelle (ou diachronique), est lié à l’évolution des langues à travers le temps ». [Exemples : il y a une cinquantaine d’années les locuteurs du créole employaient les termes « odeyid » et « kenedi » pour désigner le linge de seconde main ou de mauvaise qualité bradé ou acheté en vrac. Ces termes ont disparu de l’usage et de nos jours les locuteurs utilisent plutôt les termes « pèpè », « rad pèpè » pour désigner le même objet.] 

« La diversification de la langue à travers l’espace constitue le deuxième type devariationqualifié de géographique (ou de diatopique). En effet, une même réalité peut être désignée différemment selon les différentes régions (…) [par exemple] les Québécois parlent de garde partagée alors que les Français utilisent garde alternée, de la même façon qu’un mot peut changer de sens d’une région à l’autre (les cartables français et québécois ne correspondent pas au même objet) ». [Exemples : « kawo »/« carreau » utilisé dans le Nord d’Haïti et signifiant « fèarepase »/« fer à repasser ».] 

« Le troisième type de variation s’appelle la variation sociale (ou diastratique). C’est ce phénomène qui explique que la langue change selon le milieu social auquel appartient un locuteur (sa classe sociale, son groupe professionnel, son sexe, etc.). (…) certaines expressions spécialisées, comme pédoncule « queue portant une fleur (ou un fruit) » ou ictère « jaunisse », ne font pas partie de la langue générale, mais appartiennent plutôt à des langues spécialisées que l’on peut associer à des domaines particuliers du savoir et dont l’usage est réservé aux spécialistes (botanistes, professionnels de la santé, etc.) ».

Quant à elle, « (…) la variation situationnelle, aussi appelée variation stylistique (ou diaphasique), correspond au quatrième et dernier type de variation. On entend par là que les locuteurs adaptent leur langue en fonction de la situation dans laquelle ils se trouvent, selon les interlocuteurs auxquels ils s’adressent ou encore suivant le thème dont ils parlent ».

À la section « Les dictionnaires et la représentation de la variation linguistique » de son étude, Wim Remys en formule des observations de premier plan, en lien avec le traitement des rubriques dictionnairiques et qui –sur le registre de la méthodologie de la lexicographie professionnelle–, doivent être rigoureusement prises en compte en lexicographie créole. Ainsi, nous précise-t-il, « Les dictionnaires rendent généralement compte des phénomènes qui relèvent de la variation linguistique par le recours à des marques d’usage ou à des indicateurs de domaine (liés aux langues de spécialité). Ces étiquettes, très nombreuses dans la plupart des dictionnaires contemporains du français, servent à situer les différents mots et leurs significations en fonction des quatre types de variation évoqués plus haut. Parmi les marques et indicateurs traditionnellement utilisés dans la lexicographie française, on peut citer les suivants :

  • variation temporelle : vieux, vieilli, moderne
  • variation géographique : régional, Suisse, Québec, usage acadien
  • variation socioprofessionnelle : populaire, argot, botanique, droit, administration
  • variation situationnelle ou stylistique : familier, soutenu, littéraire, ironique, vulgaire

8. Addendum : les notions-clé canoniques relatives aux emprunts lexicaux aux langues du bassin Caraïbe

Tel que nous l’avons exemplifié précédemment, la problématique des emprunts lexicaux du créole aux langues du bassin Caraïbe a été étudiée par le linguiste Renauld Govain, en particulier dans son livre de référence « Les emprunts du créole haïtien à l’anglais et à l’espagnol » (Éditions L’Harmattan, mai 2014). Jusqu’à aujourd’hui, cet ouvrage demeure la principale référence scientifique traitant du sujet majeur qu’est le phénomène de l’emprunt en créole haïtien. De quoi parle-t-on précisément lorsqu’on évoque le phénomène de l’emprunt en créole haïtien ? En raison de son importance et de l’éclairage notionnel qu’il peut offrir au chapitre de la caractérisation de la situation sociolinguistique d’Haïti, nous citons longuement les données définitionnelles de l’« emprunt linguistique » consignées dans le Grand dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française.

« L’emprunt linguistique : définition, contexte et traitement

« De tout temps, les mots ont voyagé d’une langue à l’autre, avec les réalités qu’ils désignent, avec les idées qu’ils véhiculent. Issu des échanges linguistiques et culturels entre diverses populations, le phénomène de l’emprunt n’est donc pas récent, et ses origines sont multiples : héritages des contacts de langues lors de lointaines conquêtes, mots introduits par le commerce ou la science, influences réciproques en contexte plurilingue, choix délibérés à des fins stylistiques, etc.Mais en quoi consiste exactement l’emprunt linguistique? Comment ce phénomène s’inscrit-il dans différents contextes sociolinguistiques, en particulier lorsqu’il est question d’emprunts à l’anglais en français? Comment les faits de langue empruntés sont-ils traités ?

« Qu’est-ce qu’un emprunt?

« L’emprunt linguistique est un procédé qui consiste, pour les usagers et les usagères d’une langue, à adopter intégralement ou partiellement une unité ou un trait linguistique d’une autre langue. Le terme emprunt désigne également un élément introduit dans une langue selon ce procédé. Les principales composantes de la langue peuvent être touchées : lexique, sens, morphologie, syntaxe et prononciation. Il importe de préciser que le degré d’adaptation des emprunts au système du français est très variable. En effet, si certains sont facilement reconnaissables, d’autres passent le plus souvent inaperçus pour la majorité des gens. 

L’emprunt, comme la création lexicale, peut représenter un procédé d’enrichissement linguistique : il permet aux langues de maintenir leur vitalité, de se renouveler et d’évoluer. Il n’est donc pas mauvais en soi, et il est même normal, voire essentiel. Toutefois, particulièrement dans le contexte général de l’aménagement linguistique au Québec, ce procédé doit faire l’objet d’une attention particulière ».

« Typologie des emprunts

Le Grand dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française expose la typologie suivante des emprunts, et la lexicographie créole dans son ensemble pourra,au plan méthodologique, s’en inspirer pour cartographier en les actualisant les emprunts du créole aux langues du bassin Caraïbe. Le GDTprécise qu’« Il existe plusieurs types d’emprunts linguistiques, et plusieurs manières de catégoriser ceux-ci. On peut classer les emprunts linguistiques notamment en fonction de la composante de la langue qui est concernée : lexique, sens, syntaxe, etc. ». [Ce sont des] « emprunts intégraux », des « emprunts hybrides », des « emprunts sémantiques », des « emprunts syntaxiques », des « emprunts morphologiques », des « emprunts idiomatiques », des « emprunts phonétiques », [et] des « faux emprunts ».

[Pour le domaine français et dans le contexte nord-américain d’emprunts à l’anglais, le Grand dictionnaire terminologique donne les définitions suivantes :]

Emprunts intégraux

Les emprunts intégraux résultent d’un transfert complet, en français, de la forme et du sens d’un mot ou d’un groupe de mots anglais. Certains mots sont intégrés tels quels (par exemple : bungalowcampingfootball et wagon). D’autres subissent une adaptation graphique plus ou moins importante (par exemple : artéfact, de artifact caméraman, de cameraman chèque, de check ; et pouding, de pudding).

Emprunts hybrides

Les emprunts hybrides sont des formes mixtes combinant des éléments français et anglais. La forme anglaise est ainsi partiellement traduite et elle est intégrée en français avec son sens. L’intégration en français d’un mot anglais peut notamment se faire par l’ajout ou le remplacement d’un suffixe (par exemple : to perform est devenu performer doping est devenu dopage). Dans le cas d’unités complexes, parfois un seul des éléments est emprunté (par exemple : musique rap et planche de surf).

Emprunts sémantiques

Les emprunts sémantiques sont des mots français qui se sont vu attribuer un sens nouveau sous l’influence de l’anglais.P arfois, le mot français et le mot anglais ont une forme identique ou similaire (par exemple : l’adjectif portable a acquis de l’anglais portable le sens de « portatif », comme dans ordinateur portable et téléphone portable ; sous l’influence de to realize, le verbe réaliser a pris le sens de « se rendre compte [de quelque chose] »). Parfois, le mot français acquiert le sens de son équivalent anglais (par exemple : souris, en informatique, reprend l’un des sens de l’anglais mouse).

Emprunts syntaxiques

Les emprunts syntaxiques sont des constructions qui résultent de la transposition, en français, d’une structure anglaise. L’influence de l’anglais sur la syntaxe peut se manifester, entre autres, par le choix des mots (par exemple : au téléphone, la tournure déconseillée gardez la ligne, au lieu de restez en ligne, résulte de la traduction de hold the line ou de keep the line). L’ordre des mots peut également être touché (par exemple : les prochaines trois semaines correspond à la syntaxe anglaise de the next three weeks; en français, on dit plutôt les trois prochaines semaines).

Emprunts morphologiques

Les emprunts morphologiques sont des mots ou des groupes de mots dont les constituants sont français, mais dont la forme imite un modèle anglais. Certains sont des mots simples (par exemple : chambreur, d’après roomer). De nombreux autres sont des unités lexicales complexes (par exemple : balle molle, d’après softball, et bar laitier, d’après dairy bar).

Emprunts idiomatiques

Les emprunts idiomatiques sont des traductions mot à mot d’expressions figurées propres à l’anglais. Très souvent, en particulier dans certains contextes, les traductions de ce type ne sont pas acceptées ou sont jugées inappropriées (par exemple : en français, on dit mettre la charrue devant les bœufs et non mettre la charrette devant le cheval, la traduction littérale de to put the cart before the horse). Par contre, plusieurs expressions idiomatiques empruntées ont été intégrées et acceptées en français (par exemple : jeter l’éponge, expression calquée de to throw up the sponge).

Emprunts phonétiques

Les emprunts phonétiques constituent un type un peu particulier. Dans certains ouvrages, on parle simplement d’interférences. Les influences sur la prononciation qui sont attribuables à l’anglais peuvent être très diverses et être abordées sous différents angles. (…) Signalons, à titre d’exemple, le fait de prononcer un mot à l’anglaise. Le phénomène s’observe surtout dans des mots empruntés. Ce peut être le cas de zoo et de pyjama, parfois prononcés [zu] (zou) et [pidʒamɑ] (pi-dja-ma), particulièrement dans le registre familier ; ces prononciations sont déconseillées. De même, dans certains milieux ou contextes, et peut-être à des fins stylistiques, certaines lettres sont parfois prononcées comme en anglais. On peut penser spécialement au r, par exemple dans rockeurrockeuse et rock and roll, ou encore dans party (emprunt de registre familier qui est cependant déconseillé). »

L’emprunt linguistique, tel que nous venons de le caractériser, est un procédé qui consiste à adopter intégralement ou partiellement une unité ou un trait linguistique d’une autre langue. Dans la vie des langues il est habituellement le fait des locuteurs dans des situations où plusieurs langues sont présentes de manière différenciée dans un espace national ou régional (voir plus haut la thématique des « Langues en contact »/« contact des langues » et celle de la variation linguistique). Dans ces cas, les plus courants, l’on observe que l’emprunt linguistique est spontané, individualisé, il répond d’abord à des impératifs de communication intra-communautaire ou intra-familiale. De tels emprunts individuels peuvent ensuite être diffusés et s’étendre à toute une communauté de sujets parlants, en particulier sous l’influence des médias. Sur le registre de l’aménagement linguistique, l’on observe que l’emprunt linguistique relève et appartient au domaine de l’« emprunt planifié » –de même qu’en aménagement linguistique l’État, sur le registre particulier de la création néologique, peut choisir de définir et d’encadrer la « néologie planifiée ».

Dans plusieurs pays et régions où l’aménagement linguistique est une priorité de l’État, les pouvoirs publics ont adopté des énoncés de politique linguistique relative à l’emprunt. Le Québec l’a fait à plusieurs reprises à l’aide de documents d’orientation connus sous l’appellation générique de « Politique de l’emprunt linguistique », la plus récente étant datée du 31 janvier 2017. Dans le cas d’Haïti, ce qu’il importe de savoir dès maintenant, c’est qu’une future politique haïtienne de l’emprunt linguistique devra être intégrée et subordonnée au futur premier énoncé de la politique linguistique de l’État haïtien. Cette future politique haïtienne de l’emprunt linguistique devra être élaborée en tenant compte des caractéristiques de la situation sociolinguistique d’Haïti sur les registres précédemment évoqués, à savoir les « langues en contact »/« contact des langues », « l’interférence linguistique », la « variation linguistique » ainsi que la typologie des emprunts. Elle devra s’élaborer dès l’amont en fonction de besoins communicationnels clairement identifiés et dans un double objectif : contribuer à la didactisation du créole et contribuer à l’élaboration d’une norme scriptée en lexicographie créole et en terminologie scientifique et technique créole.

9. Emprunt linguistique et néologie créole

L’élaboration d’une politique haïtienne relative aux emprunts linguistiques aux langues du bassin Caraïbe, principalement l’anglais et l’espagnol, devra être le lieu de la conceptualisation normée de la néologie créole en lien avec la didactisation du créole (voir le livre collectif de référence « La didactisation du créole au cœur de l’aménagement linguistique en Haïti », par Berrouët-Oriol et al., Éditions Zémès et Éditions du Cidihca, 2021). Et comme cela a été amplement exemplifié et analysé dans cet ouvrage, la didactisation du créole constitue l’un des axes majeurs de l’aménagement du créole. Le linguiste Renaud Govain en fait une éclairante analyse, sur le registre de la lexicographie/terminologie créole, lorsqu’il aborde l’idée plus ou moins courante de l’« indisponibilité » de nombre de concepts en créole. Il y a donc lieu de revisiter avec la meilleure attention son article intitulé « De l’expression vernaculaire à l’élaboration scientifique : le créole haïtien à l’épreuve des représentations méta-épilinguistiques » (revue Contextes et didactiques 17 | 2021). Il nous enseigne ceci : « Par ailleurs, considérant cette disponibilité croit-on lacunaire des concepts en CH [créole haïtien], l’emprunt et l’adaptation des concepts représentent un passage obligé pour l’expression de toutes les formes de réalités scientifiques dans la langue. Cette lacune tiendrait au fait que la langue n’est pas assez investie dans l’expression de ce type de réalités. Pour pallier le problème (si problème il y a) et faire exister les concepts, on pourrait recourir à trois opérations, dont les deux dernières renvoient à ce que nous appelons ici adaptation du concept :

  1. faire des emprunts lexicaux directs à une langue dans laquelle lesdits concepts existent. Celle-ci, ne l’oublions pas, pourrait les avoir empruntés à un moment donné à une autre langue, ou probablement au grec ou au latin ; 
  2. créer ou inventer un concept nouveau (procédé néologique) dans la langue en vue d’exprimer la même réalité pour laquelle elle affiche une lacune conceptuelle ; 
  3. recourir à un terme vernaculaire pour exprimer la réalité en se basant notamment sur une logique d’analogie. À force d’être employé dans le champ de l’expression scientifique, ce terme vernaculaire va finir par acquérir un statut de concept scientifique ».
  4. La néologie scientifique et technique créole étant un champ d’études relativement neuf en Haïti, elle devra définir ses objectifs, sa mission et son cadre méthodologique. NOTE — Sur la néologie, ses concepts et sa  méthode, voir Jean-Claude Boulanger (1989), « L’évolution du concept de néologie de la linguistique aux industries de la langue », paru dans Caroline De Schaetzen, dir., « Terminologie diachronique » (colloque « Terminologie diachronique », Bruxelles, 25-26 mars 1988), Paris : Conseil international de la langue française/Ministère de la communauté française de Belgique ; voir aussi « Présentation : néologie, nouveaux modèles théoriques et NTIC », par Salah Mejri et Jean-François Sablayrolles, revue Langages 2011/3, no 183 ; voir en complément « Problématique d’une méthodologie d’identification des néologismes en terminologie », par Jean-Claude Boulanger, paru dans « Néologie et lexicologie : hommage à Louis Guilbert », coll. « Langue et langage », Paris, Librairie Larousse, 1979 ; voir également les « Fondements théoriques des difficultés pratiques du traitement des néologismes », par Jean-François Sablayrolles, paru dans la Revue française de linguistique appliquée 2002/1 (vol. VII). Voir aussi Annaïch Le Serrec et Janine Pimentel, « Équivalence en terminologie : repérage et validation en corpus parallèle et en corpus comparable » (Observatoire de linguistique sens-texte Lexterm, Université de Montréal, 2010).  
  5. La conceptualisation normée de la néologie créole en lien avec la didactisation du créole évoquée plus haut est le passage obligé vers la production de néologismes conformes aux règles de la méthodologie de la néologie scientifique et technique. Il s’agit de penser, dconceptualiser la néologie créole –non pas comme une activité tributaire des initiatives individuelles où chacun « néologise » à sa manière, créée des termes nouveaux selon son humeur et selon une « vision » fantaisiste de la création néologique–, mais plutôt comme une activité scientifique soumise à des règles méthodologiques garantissant sa crédibilité et sa fiabilité. Cela contribuera à « exfiltrer » la néologie créole de l’enfermement idéologique dans lequel des « créolistes » fondamentalistes enferment le créole sur plusieurs registres. Cela contribuera, surtout, à offrir aux futurs chantiers de néologie scientifique et technique créole un cadre normalisé/standardisé destiné à guider l’ensemble de sa production. C’est très précisément cet ancrage méthodologique qu’illustre le linguiste-terminologue québécois Jean-Claude Boulanger dans une étude de haute facture analytique, « Problématique d’une méthodologie d’identification des néologismes en terminologie », parue dans « Néologie et lexicologie : hommage à Louis Guilbert », coll. « Langue et langage », Paris, Librairie Larousse, 1979. Jean-Claude Boulanger nous enseigne en effet que « L’identification de besoinsde plus en plus précis et nombreux, surtout dans les lexiques scientifiques et techniques, a fait de la néologie une science au développement rapide et croissant, un outil de travail précieux. Son essor prodigieux trouve ses racines dans des milieux tout à fait étrangers à la linguistique. Des inventions nouvelles pointent à tous les horizons, déclenchent et actionnent les mécanismes néologiques. « […] toute évolution rapide des pratiques sociales, des techniques, des structures de connaissances (science, etc.) constitue un appel terminologique [le plus souvent néologique], surtout lorsque pratiques et connaissances ne sont pas suscitées dans la culture, mais déjà élaborées ailleurs et nommées dans une autre langue. » (…) Depuis quelques années, il n’est pas d’organismes à vocation linguistique ou terminologique, il n’est pas d’universités, de groupes de recherche, de centres de lexicologie ou de lexicographie, de traducteurs qui n’explorent la néologie, ne font des tentatives de théorisation et n’analysent ses répercussions sur l’ensemble des activités contemporaines. Tous accordent à la néologie une place importante dans leurs recherches ». (…) Les terminologues reconnaissent depuis longtemps l’action indispensable de la néologie dans le déroulement du travail terminologique. Lors de l’élaboration d’un lexique spécialisé, le terminologue se voit régulièrement confronté à des situations linguistiques nouvelles. On discerne deux aspects de la néologie en terminologie : d’une part, le terminologue repère un néologisme (anglais ou français) dans un texte, dans un corpus documentaire, qui servent au dépouillement terminologique, ou encore, il l’extrait d’un ensemble de termes déjà recueillis dans diverses autres publications à caractères lexicographiques ; d’autre part, il crée lui-même un néologisme (en collaboration avec un comité de spécialistes du domaine qu’il traite), parce qu’un besoin particulier a été déterminé par sa recherche : pallier l’absence d’un signifiant français équivalant à un signifiant anglais déjà en usage en milieu anglo-américain; corriger une faute contre le système linguistique de la langue française ; remplacer un anglicisme lexical; dénommer une nouveauté récemment créée en pays francophones ; éliminer un emprunt indésirable dans sa langue ».

La réflexion sur l’élaboration d’une néologie scientifique et technique créole devra rigoureusement prendre en compte l’apport analytique de la linguiste Marie-Christine Hazaël-Massieux consigné en particulier dans les articles « Les corpus créoles » (Revue française de linguistique appliquée, 1996, vol. I) et « Prolégomènes à une néologie créole » (Revue française de linguistique appliquée, 2002/1, vol. VII). En raison de sa pertinence, nous citons longuement l’article de 2002. Dans ses « Prolégomènes », Marie-Christine Hazaël-Massieux nous enseigne qu’« Il est intéressant (…) d’entreprendre un bilan en partant des définitions classiques en matière de néologie. Dans son excellent petit ouvrage introductif de 1997 [« La lexicologie entre langue et discours », Paris, SEDES, 1997] M.F Mortureux distingue clairement « néologie formelle » et « néologie sémantique » dans sa présentation synthétique de la néologie. Cette présentation très conforme à la tradition nous servira largement de référence pour une analyse préliminaire des données en ce qui concerne le créole (…). Un premier point très important à souligner est le caractère en principe inéluctable de la néologie dans une langue qui se porte bien. M.F. Mortureux le formule ainsi : « Toute langue vivante intègre un composant néologique, faute duquel elle ne pourrait pas suivre l’évolution de la société. » (p. 115). La perception de cette difficulté est très nette pour les créoles : « Le domaine dans lequel le créole a besoin d’un équipement urgent, qui lui permettrait de passer de l’état de langue littéraire, qu’il a pratiquement atteint à l’heure actuelle, à celui de langue du quotidien scriptural, est d’abord celui du lexique, ensuite celui de la rhétorique » (Dictionnaire des néologismes créoles, Ibis Rouge Éditions, 2001, p 20). « (…) Quant à la néologie créole, quand elle existe, elle suit des chemins tout autres que ceux que décrit M.F. Mortureux lorsqu’elle parle de la lexicalisation (« intégration d’une nouveauté au lexique de la communauté », p. 122). Elle insiste pour souligner que « la lexicalisation passe par les discours. Pour qu’une nouveauté s’intègre au lexique, il faut qu’elle se répande dans l’usage. La politique linguistique peut favoriser la diffusion d’un terme, elle ne peut l’imposer que dans des discours officiels […] Le rôle déterminant revient donc à « la masse parlante », ensemble des locuteurs, dont l’action est analysable après coup par les linguistes. » (p. 122). Or nous le soulignions plus haut, en raison du caractère essentiellement oral de la communication en créole, les mots inventés, ou même lancés sur le « marché des mots », ne sont ni suivis, ni répertoriés, ni publiés. Il y a des propositions émanant d’organismes ou surtout d’individus (…) mais ces propositions venues d’en-haut ont le sort que suscite la majorité des créations imposées : elles ne « prennent » pas et restent essentiellement des vœux pieux comme cela a été le cas pour la plupart des mots ou expressions répertoriés dans le « Dictionnaire Toubon » (…). Ainsi donc, le deuxième point à signaler, toujours en référence à l’ouvrage de M.F. Mortureux, est que si la néologie doit être suivie par la lexicalisation, en matière de créole, la difficulté est, comme nous le disions, qu’en l’absence de lieu pour recueillir les créations populaires (absence de dictionnaire, insuffisante diffusion du créole : les médias recourent principalement au français…), celles-ci restent largement individuelles, faits de discours, et non pas faits de langue. Dès lors, la lexicalisation ne peut s’opérer, la prise en compte des « modèles dominants » — c’est-à-dire ceux qui marcheraient pour le développement lexical – ne se fait pas, et les propositions de néologie faites par les militants le sont dans la plus profonde anarchie, sans tenir compte des structures de la langue de départ (nombre des syllabes, structure des mots, etc.). (…) Un troisième point de déséquilibre potentiel est que les quelques personnes qui, aux Antilles, se sont préoccupées de néologie, se sont consacrées d’abord et surtout à la néologie formelle et très peu à la néologie sémantique : les mots nouveaux, produits par dérivation (procédé peu conforme au créole qui préfère, comme nous le disions, ce que l’on appelle la dérivation impropre) apparaissent souvent comme des « chancres » dans le discours, et sont vite dénoncés par les locuteurs. Mais ce sont eux qui font l’objet de lexiques ou « dictionnaires des néologismes » où l’on n’évoque qu’à peine les changements de sens des mots déjà existants (…). Pourtant c’est là aussi que se développe une langue, par des procédés face auxquels les comportements sont autres : on apprécie toujours dans l’élaboration d’une langue ce que l’on appelle « images », faits de styles… Certes au plan terminologique, on peut admettre la nécessité, à un moment donné, de constituer des vocabulaires de spécialités permettant de traduire la terminologie française, anglaise…, que l’on ne voudrait pas seulement emprunter – même si l’emprunt adapté reste une solution qu’il ne faut pas toujours écarter. Mais il convient d’avoir là la plus grande prudence et ne pas forcer la langue –le risque étant surtout d’ailleurs de voir les locuteurs rejeter les mots ainsi fabriqués, car l’adoption n’est pas automatique par les locuteurs, et ceci même lorsque des mots sont bien formés, c’est-à-dire en conformité avec le modèle de la langue donc à plus forte raison quand ils sont forgés en-dehors des habitudes les plus naturelles des locuteurs ». NOTE — Sur l’élaboration d’une néologie scientifique et technique créole, voir l’article « La néologie scientifique et technique, un indispensable auxiliaire de la didactisation du créole haïtien », paru dans le livre collectif de référence « La didactisation du créole au cœur de l’aménagement linguistique en Haïti », par Robert Berrouët-Oriol et alii, Éditions Zémès et Éditions du Cidihca, 2021.

En résumé, il y a lieu de rappeler, pour le vaste champ de la lexicographie créole au regard de la question des emprunts lexicaux aux langues du bassin Caraïbe, que l’activité lexicographique en Haïti a rendez-vous avec de grands défis contemporains : celui d’une formation universitaire spécialisée, celui de la professionnalisation du métier de lexicographe, celui de l’arrimage au socle méthodologique de la lexicographie professionnelle et celui de l’élaboration d’une politique nationale de l’emprunt comme partie intégrante de l’énoncé de politique linguistique de l’État haïtien conforme aux articles 5 et 40 de la Constitution de 1987. Vers l’atteinte de tels objectifs, la Faculté de linguistique appliquée de l’Université d’État d’Haïti a un rôle moteur et de direction académique à jouer et la société civile devra contraindre l’État à l’appuyer par des mesures administratives et financières à la hauteur des défis identifiés.

10. La diaspora haïtienne et la problématique des emprunts lexicaux vers le créole

Le créole, depuis plusieurs décennies, est une langue transnationale en raison de la migration des locuteurs haïtiens. Il est parlé par plusieurs générations d’Haïtiens appartenant à des diverses vagues migratoires allant des plus anciennes à celles comprenant des locuteurs nés en dehors d’Haïti et qui ont acquis la langue de leurs parents. L’étude des emprunts lexicaux vers le créole devra en toute rigueur tenir compte de la dimension transnationale du cette langue.

L’estimation la plus solide et la plus récente du nombre d’Haïtiens vivant en diaspora se situe entre 2 et 4 millions de personnes, selon les sources officielles et para-officielles disponibles.

Estimation centrale : 2 à 4 millions d’Haïtiens vivant à l’étranger. 

Cette fourchette est explicitement mentionnée dans deux sources récentes et crédibles :

  • le Ministère des Haïtiens vivant à l’étranger (MHAVE) — Lancement du projet de cartographie de la diaspora (décembre 2025) : « la diaspora haïtienne est estimée entre 2 et 4 millions de personnes ». 
  • Le Médiateur – Compte rendu du même projet (2025), qui confirme la même estimation de 2 à 4 millions.

Ces deux sources s’appuient sur les travaux du géographe Georges Anglade, qui proposait déjà cette estimation en 2006, mais elles la réaffirment dans un cadre institutionnel actualisé.

Au fil de nos recherches nous n’avons trouvé que deux travaux qui analysent les dynamiques linguistiques dans la diaspora, notamment à Montréal, mais sans focalisation exclusive sur les emprunts lexicaux.

  • Sandra Najac (2023). « Contact de langues et identité chez des Québécois d’origine haïtienne ». Il s’agit d’une étude sociolinguistique sur les pratiques hybrides, les alternances codiques et les dynamiques identitaires dans la diaspora haïtienne de Montréal. L’auteure ne traite pas directement des emprunts de l’anglais vers le créole, mais elle documente les mécanismes de contact linguistique. 
  • Violaine Jolivet (2017). « Médias et migration. Territorialités connectées ». L’auteure analyse l’usage des médias, des TIC et des réseaux sociaux dans la diaspora haïtienne de Montréal. Elle montre comment les réseaux sociaux créent des territorialités connectées, ce qui constitue un cadre propice à la circulation des emprunts lexicaux

Ces travaux permettent d’inférer que la diaspora haïtienne, très soudée à Haïti, joue un rôle dans la circulation lexicale, mais ils ne traitent pas directement de la problématique des emprunts lexicaux vers le créole. 

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