À J-4 seulement de l’expiration officielle des 120 jours du mandat du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé (prévu le 7 juin 2026), le chef du gouvernement a franchi un nouveau cap dans l’arbitraire.
Le mardi 2 juin, il convoquait les membres du Conseil Électoral Provisoire (CEP) pour leur notifier froidement sa décision d’imposer un Décret électoral 2026 entièrement concocté par la Primature.
La réponse du CEP a été sans ambiguïté et particulièrement cinglante.
Dans une note de presse publiée le jour même, l’institution électorale déclare que : « Ce document, présenté pour la première fois aux Conseillères et Conseillers, est totalement différent du projet de Décret électoral soumis à l’Exécutif par le CEP, le 24 avril 2026 ».
Le CEP va plus loin et dénonce ouvertement « le caractère inconstitutionnel de la décision de la Primature qui viole le principe d’indépendance de tout Conseil électoral ». Il rappelle avec fermeté que « l’initiative d’élaboration du projet de Décret électoral relève de la compétence exclusive du CEP ».
Ce n’est plus un simple bras de fer institutionnel. C’est un coup de force politique de dernière minute, typique des pratiques autoritaires que l’on croyait révolues.
Un Premier ministre qui ne veut rien lâcher
Après avoir déjà neutralisé le Conseil Présidentiel de Transition (CPT) en février 2026, Alix Didier Fils-Aimé tente de rééditer l’exploit avec le CEP.
Mais cette fois, l’enjeu est bien plus grave : il s’agit de contrôler les règles mêmes du scrutin qui doit, en théorie, mettre fin à cette interminable transition. En agissant à J-4 de son départ, le Premier ministre donne l’image pitoyable d’un dirigeant qui veut verrouiller le jeu avant de quitter la scène — ou, plus probablement, de se maintenir au pouvoir.
Les membres du CEP expriment d’ailleurs explicitement « leur désaccord avec le Premier ministre quant à l’application d’un texte qui n’obéit pas aux exigences constitutionnelles ».
La triste réalité : deux institutions, un seul maître
Derrière ce pseudo-conflit entre Haïtiens se cache la vérité brutale : Primature et CEP ont le même tuteur — la communauté internationale, et surtout les États-Unis. Washington a fabriqué le CPT, a maintenu Fils-Aimé au pouvoir malgré les contestations, et finance aujourd’hui toute la mascarade transitionnelle.
Les Américains et leurs alliés se retrouvent donc dans une position inconfortable mais familière : choisir entre un exécutif docile qui garantit une certaine « stabilité » et une institution électorale qui ose encore revendiquer un semblant d’indépendance.
Les scénarios possibles : tous perdants pour Haïti
1. Victoire arrogante de Fils-Aimé
Le Premier ministre publie son décret unilatéralement, avec le soutien tacite ou explicite de Washington.
Résultat : un processus électoral mort-né, boycott massif des forces politiques, discrédit international et CEP marginalisé.
2. Compromis honteux
Sous pression diplomatique, on bricole une version hybride où le CEP sauve les apparences pendant que l’Exécutif garde l’essentiel du contrôle.
Une nouvelle illusion d’indépendance.
3. Intervention directe des étrangers
Les États-Unis, la CARICOM ou le Core Group descendent ouvertement dans l’arène pour imposer une « solution ».
Haïti, une fois de plus, se voit dicter ses règles électorales depuis l’extérieur.
4. Report indéfini et prolongation du chaos
L’impasse sert de prétexte à un nouveau report des élections.
Fils-Aimé ou son dauphin reste en place sous supervision internationale.
Conclusion : une souveraineté fantôme
Malgré ce bras de fer, le CEP réaffirme « son engagement à garantir la légitimité du processus électoral et à conduire ledit processus de manière inclusive et impartiale, dans le strict respect des principes d’indépendance, de transparence et de responsabilité démocratique, dans l’intérêt supérieur de la Nation ».
À J-4 de la fin théorique de son mandat, ce dernier affrontement expose la tragédie haïtienne dans toute sa crudité : des institutions nationales qui se disputent des miettes de pouvoir pendant que le véritable décideur siège à Washington.
Fils-Aimé n’est pas en train de défendre l’intérêt national. Il consolide un système où l’Exécutif tente de domestiquer jusqu’à l’autorité électorale.
Et la communauté internationale, fidèle à sa ligne pragmatique, risque une fois encore de sacrifier la démocratie formelle sur l’autel de la « gouvernance » acceptable.
Le peuple haïtien, une nouvelle fois, risque de payer le prix fort de ces jeux de pouvoir.
La question n’est plus de savoir qui gagnera ce bras de fer, mais si Haïti parviendra un jour à organiser des élections véritablement souveraines — ou si elle est condamnée à perpétuité à cette transition sous haute tutelle étrangère.
Le compte à rebours est cruel. Dans quatre jours, le théâtre continuera. Mais le public, lui, est épuisé.

