Port-au-Prince — La symbolique politique pèse parfois plus lourd qu’un long discours officiel. Au moment où la Police nationale d’Haïti (PNH), institution créée en 1995 et aujourd’hui placée en première ligne face aux groupes armés, accusés d’agir en mission commandée dans une logique de déstabilisation du pays, marque un nouvel anniversaire dans un climat de guerre intérieure, Alix Didier Fils-Aimé a choisi Boston plutôt que l’Académie de police. Un déplacement présenté par la Primature comme « un soutien aux Grenadiers », mais qui provoque de sérieuses interrogations sur le sens des priorités d’un pouvoir intérimaire confronté à l’effondrement sécuritaire du pays.
Aucun impératif institutionnel ne semblait imposer un départ aussi anticipé. La rencontre sportive contre l’Écosse étant prévue en soirée samedi, le chef du gouvernement aurait pu, selon plusieurs observateurs, consacrer cette journée symbolique aux policiers avant de rejoindre la délégation nationale. Dans un pays où des agents de la PNH tombent sous les balles des gangs et où les commissariats deviennent des cibles, l’image d’un dirigeant absent au moment de rendre hommage aux forces de l’ordre laisse une impression de distance entre le pouvoir et ceux qui défendent encore les derniers espaces de l’autorité publique.
L’incohérence politique est manifeste : : les policiers haïtiens, recrutés initialement pour des missions de sécurité publique après la création de la PNH, se retrouvent aujourd’hui engagés dans des affrontements contre des structures criminelles lourdement armées. Sans formation préalable adaptée à une guerre urbaine de cette nature, ils assument une responsabilité qui dépasse largement leur mandat originel. Pourtant, au moment où un geste fort de reconnaissance était attendu, le message politique envoyé depuis le sommet de l’État apparaît profondément brouillé.
Pendant ce temps, la crise nationale continue de s’aggraver. Des zones de l’Artibonite, dont Marchand-Dessalines, vivent sous la pression des groupes armés. Des établissements de la Côte des Arcadins ont été attaqués. Des routes nationales restent impraticables. Le pays fait face aux coupures d’électricité, à l’insécurité généralisée et à une population qui attend encore des réponses concrètes. Même les promesses liées à la retransmission audiovisuelle des matchs des Grenadiers rencontrent des obstacles logistiques, reflet supplémentaire d’un État incapable d’assurer ses propres engagements.
Ce déplacement à Boston devient ainsi un symbole politique. Après les controverses entourant le décret électoral contesté et la gouvernance de transition, les critiques accusent Alix Didier Fils-Aimé de privilégier l’image extérieure au détriment de la reconstruction institutionnelle. La PNH, malgré ses pertes et ses limites, demeure l’un des derniers remparts de la République. Son anniversaire exigeait-il une présence physique du chef du gouvernement ? Ou cette absence confirme-t-elle l’idée avancée par certains secteurs d’un dirigeant davantage attaché aux opérations de communication qu’au commandement effectif d’un pays en crise ?

