Le Conseil Électoral Provisoire (CEP) a choisi de s’abriter stratégiquement derrière le PNUD, l’UNOPS et le BINUH en formant une commission technique mixte pour élaborer son budget électoral révisé.
Après le rejet humiliant de sa première proposition estimée à près de 250 millions de dollars par le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, le CEP a compris qu’il ne pouvait plus présenter un document purement haïtien sans risquer une nouvelle humiliation publique.
En associant ces trois institutions onusiennes à ses travaux, le CEP cherche à conférer une légitimité technique et internationale à sa proposition, transformant ainsi un budget national en un document « co-construit » avec les Nations Unies.
Cette manœuvre lui permet de se protéger : toute critique future du Premier ministre pourra être contrée par l’argument que le document a été validé par des experts internationaux reconnus.
En transmettant un budget révisé contenant deux scénarios distincts (un scénario minimaliste à moindre coût et un scénario complet plus ambitieux), le CEP offre à Fils-Aimé non pas une solution claire, mais un choix politique commode qui entretient le flou.
Cette approche permet au CEP de se dédouaner en affirmant qu’il fait preuve de flexibilité et de réalisme, tout en donnant au Premier ministre la possibilité de prolonger les discussions indéfiniment entre les deux options.
Au lieu d’assumer pleinement sa responsabilité d’organe électoral indépendant et de proposer un budget unique accompagné d’un calendrier ferme, le CEP préfère s’abriter derrière l’autorité morale et technique des organisations internationales pour justifier les reports successifs. Cette stratégie révèle une forme de prudence institutionnelle, mais aussi une complicité objective dans le maintien de la transition actuelle.
Le CEP a-t-il tiré des leçons de la façon dont le PM a traité le premier budget de 250 millions ?
Oui, très clairement.
Le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé a qualifié publiquement le premier budget de « inacceptable et absurde », affirmant qu’il était « quatre fois plus élevé » que celui des élections précédentes (environ 50 millions en 2015-2016). Il a même déclaré : « Ce n’est pas une élection pour les États-Unis. »
Le CEP a tiré au moins trois leçons :
• Ne plus présenter un chiffre unique jugé excessif.
• Associer immédiatement les partenaires internationaux pour éviter d’être accusé d’incompétence ou de gonflement des coûts.
• Proposer deux scénarios (minimaliste et complet) au lieu d’un seul, pour donner l’impression de flexibilité et de réalisme, et obliger le gouvernement à choisir plutôt qu’à tout rejeter.
Le budget révisé transmis le 28 avril 2026 est donc une réponse directe à cette humiliation publique.
Quelles sont les options qui s’offrent à Fils-Aimé ?
Les scénarios possibles pour lui ? Le Premier ministre a maintenant plusieurs options stratégiques :
• Option 1 (la plus probable à court terme) : Accepter le Scénario 1 (minimaliste) — budget plus bas, couverture réduite, sécurisation légère. Cela lui permet de dire qu’il fait des économies tout en relançant le processus. Calendrier possible : premier tour vers mai-juillet 2027.
• Option 2 : Négocier encore, exiger de nouvelles baisses ou créer sa propre commission (comme il l’avait annoncé). Cela prolonge la transition.
• Option 3 : Choisir ou faire semblant de choisir le Scénario 2 (complet), puis invoquer l’insécurité ou le manque de fonds pour reporter de toute façon.
• Option 4 (dilatoire) : Continuer à discuter indéfiniment entre les deux scénarios, en demandant des études supplémentaires, ce qui maintient le statu quo.
Son intérêt principal semble être de gagner du temps tout en gardant le contrôle de l’exécutif provisoire.
Que diront les Américains, « maître des horloges en Haïti », dans tout cela ?
Les États-Unis (principaux bailleurs et influenceurs via le BINUH et le Core Group) insistent publiquement sur la nécessité d’élections crédibles et rapides pour mettre fin à la transition. Ils ont soutenu Fils-Aimé comme chef de l’exécutif unique et surveillent de près le processus.
Cependant :
• Ils ne veulent pas financer un budget « absurde » à 250 millions.
• Ils privilégient souvent un scrutin réaliste plutôt qu’un échec spectaculaire (comme en 2015).
• Ils risquent de pousser pour le scénario minimaliste ou une version intermédiaire, tout en exigeant des garanties sur la transparence et la sécurité.
• Si le report devient trop flagrant, Washington pourrait exercer des pressions (sanctions, conditionnalité de l’aide) ou critiquer ouvertement le retard.
Les Américains veulent des « élections », mais pas à n’importe quel prix ni dans n’importe quelles conditions.
Les partis politiques ? Signataires du Pacte et non-signataires ?
• Signataires du Pacte national (Fanmi Lavalas, PHTK et plusieurs alliés comme EDE de Claude Joseph, etc.) : Ils ont soutenu la mise en place de Fils-Aimé comme seul chef de l’exécutif. Beaucoup sont confortables avec une transition prolongée qui leur permet de négocier des positions et d’éviter un scrutin risqué dans le contexte actuel d’insécurité. Ils risquent peu de pousser fort pour des élections rapides.
• Non-signataires ou opposants : Ils dénonceront probablement cette stratégie des « deux scénarios » comme une nouvelle manœuvre pour éterniser la transition. Ils exigeront un calendrier ferme et accuseront le CEP de complicité avec le pouvoir en place.
Globalement, la majorité des « grands partis » traditionnels (Lavalas/PHTK et alliés) semble plus intéressée par le maintien des équilibres actuels que par un scrutin immédiat qu’ils pourraient perdre ou qui pourrait être perturbé par les gangs.
Le CEP, en s’abritant derrière le PNUD, l’UNOPS et le BINUH, cherche à se protéger tout en offrant à Fils-Aimé les outils pour continuer à temporiser. Cette dynamique profite surtout aux acteurs qui contrôlent actuellement le pouvoir provisoire.
La vraie question reste : y a-t-il une volonté réelle d’organiser des élections sincères en 2026-2027, ou assiste-t-on à une nouvelle version du report permanent ?

