Au lieu de mobiliser la Police nationale, d’annoncer une reconquête massive ou de se rendre sur place pour serrer les mains sales et ensanglantées des survivants, le Premier ministre choisit le silence lointain et les ors du Vatican.
Ce n’est plus de la simple négligence. C’est une indifférence qui glace le sang. Comment peut-on dormir paisiblement en sachant que, pendant que l’on prie avec le Pape, des enfants haïtiens tremblent de terreur sous les tirs ?
Comment peut-on sourire devant les caméras romaines quand des mères haïtiennes pleurent leurs fils massacrés ?
Imaginez un superviseur du service de livraison d’un grand magasin. Sa mission est sacrée : chaque colis doit arriver à bon port, intact et dans les délais. Peu importent les tempêtes, les routes bloquées, les camions en panne ou les voleurs qui rôdent. Il reste sur le pont, téléphone greffé à l’oreille, les yeux rivés sur les écrans, hurlant des ordres, retroussant ses manches jusqu’à ce que le dernier paquet soit livré.
Un seul échec massif, et c’est la colère des clients, les larmes des familles qui n’ont rien reçu, puis son renvoi immédiat. Sa responsabilité est humaine, palpable, impitoyable.
Maintenant, remplacez les colis par des communes entières, des plaines fertiles, des vies brisées et la souveraineté d’un peuple.
Ce superviseur en chef s’appelle Alix Didier Fils-Aimé, Premier ministre d’Haïti. Et dans cette tragédie nationale, les « colis » à livrer sont l’Artibonite tout entière : ses terres qui nourrissaient le pays, ses familles paysannes, ses enfants qui rêvaient d’école et, avec eux, ce qu’il reste de dignité haïtienne.
Peu importent les morts, les viols collectifs, les cris des mères et les corps calcinés : l’essentiel semble être d’assurer la « livraison » silencieuse de ces territoires et de ces ressources aux bandes armées qui les réclament dans le sang.
Fin mars et début avril 2026, l’Artibonite a hurlé. À Jean-Denis, première section communale de Petite-Rivière, le gang Gran Grif a semé l’enfer. Des dizaines de corps — jusqu’à 70, selon les défenseurs des droits humains — gisent dans les rues et les champs. Des maisons ont été incendiées avec leurs occupants à l’intérieur.
Des enfants massacrés devant leurs parents. Des femmes violées, des hommes décapités, des familles entières effacées en une nuit de barbarie. Les survivants, hagards, racontent l’odeur de chair brûlée qui colle à la peau, les pleurs qui ne s’arrêtent plus.
Quelques jours plus tard, l’alliance infernale avec Kokorat San Ras menace Marchand-Dessalines, berceau de notre indépendance.
Des vidéos insoutenables montrent des hommes armés jetant de l’argent comme on jette des miettes aux chiens, pendant que la terreur s’installe. Des milliers de déplacés dorment à même le sol, affamés, traumatisés, serrant contre eux le peu qui leur reste : un pagne, une photo jaunie, le souvenir d’un enfant perdu.
Et pendant que ce calvaire se déroule, pendant que le sang arrose les mêmes plaines qui ont nourri nos ancêtres, le superviseur en chef fait ses valises. Direction : le Vatican, du 8 au 11 mai 2026. Il tourne le dos à son pays en feu pour aller chercher des bénédictions et des sourires protocolaires.
Pendant que des mères à Jean-Denis creusent des tombes de leurs propres mains, pendant que des pères à Marchand-Dessalines vendent leur dernière chèvre pour fuir avec leurs enfants, le Premier ministre pose en costume impeccable sur la place Saint-Pierre.
Le contraste est insoutenable. Révoltant. Humiliant.
Un superviseur ordinaire qui ignorerait des camions brûlés, des colis volés et des clients assassinés serait traité de criminel. Ici, au sommet de l’État, on présente ce départ comme une « mission importante ».
Comme si prier à Rome pouvait faire repousser les récoltes pillées, consoler les orphelins ou arrêter les balles. Comme si la souveraineté haïtienne pouvait être livrée par colis express aux gangs pendant que le chef regarde ailleurs.
En tant que superviseur en chef de la souveraineté, Fils-Aimé semble avoir adopté une logique froide et terrifiante : la livraison doit continuer.
Les plaines de l’Artibonite, ressource vitale pour la sécurité alimentaire du pays, passent progressivement sous contrôle criminel. Les routes deviennent des péages de la mort. Les marchés, des lieux de racket. Les écoles, des souvenirs.
Peu importent les hurlements des victimes, les yeux vides des déplacés, les jeunes filles enlevées pour devenir esclaves sexuelles des bandes. L’indicateur de performance, c’est le calme apparent à Port-au-Prince, les équilibres politiques préservés et les voyages officiels maintenus.
Mais le peuple sent la trahison. Il voit un chef qui abandonne ses citoyens comme on abandonne des colis endommagés sur le bord de la route.
Chaque mort à Jean-Denis est un colis non livré. Chaque famille détruite à Marchand-Dessalines est une commande perdue.
Et au lieu de mobiliser la Police nationale, d’annoncer une reconquête massive ou de se rendre sur place pour serrer les mains sales et ensanglantées des survivants, le Premier ministre choisit le silence lointain et les ors du Vatican.
Ce n’est plus de la simple négligence. C’est une indifférence qui glace le sang. Comment peut-on dormir paisiblement en sachant que, pendant que l’on prie avec le Pape, des enfants haïtiens tremblent de terreur sous les tirs ?
Comment peut-on sourire devant les caméras romaines quand des mères haïtiennes pleurent leurs fils massacrés ?
La souffrance du peuple n’est pas une statistique. Elle est chair, larmes, hurlements étouffés dans la nuit.
Il est temps de dire la vérité crue : un dirigeant qui choisit le Vatican quand son pays brûle n’est plus un leader.
Il est un superviseur défaillant qui livre la souveraineté par petits morceaux, en espérant que personne ne remarquera l’odeur de sang sur les colis. Mais le peuple remarque. Il enregistre. Il souffre. Et un jour, cette souffrance accumulée se transformera en colère légitime.
Le retour de Rome doit être celui du sursaut. Plus de communiqués vides. Plus de voyages inutiles. Il faut rester sur le terrain, aux côtés des victimes. Renforcer la police, protéger les paysans, reprendre les routes, nourrir les déplacés, rendre justice.
Sinon, l’Histoire retiendra qu’au moment où Haïti perdait son âme dans les plaines de l’Artibonite, son chef de gouvernement supervisait tranquillement la livraison de la défaite.
La souveraineté n’est pas un colis que l’on abandonne quand la route devient dangereuse. Elle est le bien le plus sacré d’une nation. La défendre exige du courage, pas des prières lointaines.
Le peuple haïtien, ce peuple résilient qui a déjà tant enduré, mérite mieux qu’un superviseur absent. Il mérite un leader qui reste, qui combat, qui protège.
Jusqu’à quand devra-t-il encore crier dans le désert ?

