C’est un Alix Didier Fils-Aimé rayonnant, presque euphorique, qui a signé le dernier communiqué de la Primature sur sa rencontre avec la délégation américaine.
Sourire carnassier, posture triomphante : le message est limpide, presque provocateur pour le peuple haïtien. « Ce que je fais ici, mon inaction déguisée en action, mes choix stratégiques, mon bilan calamiteux, c’est exactement ce que Washington attend de moi. » Voilà ce que hurle en filigrane ce document officiel, diffusé avec la suffisance habituelle d’un pouvoir qui se sait protégé de l’extérieur.
Ce communiqué n’est pas une simple note diplomatique. C’est une déclaration d’allégeance. Fils-Aimé y parade les « échanges fructueux », le « soutien réaffirmé » et les promesses habituelles de coopération en sécurité et en processus électoral. Traduction réelle : « Messieurs les Américains, je suis votre homme. J’exécute la feuille de route que vous m’avez assignée, même si le pays sombre davantage. »
Le Premier ministre, homme d’affaires recyclé en sauveur de transition, semble croire que l’approbation de la Maison Blanche vaut absolution populaire. Grave erreur de calcul. Car pendant que le chef du gouvernement parade et sourit aux caméras américaines, le chronomètre de la transition tourne inexorablement vers le 7 juin 2026.
Cette échéance, issue du Pacte national pour la stabilité et l’organisation des élections, devait marquer un point de bilan et de réajustement. Au lieu de cela, elle révèle l’ampleur du fiasco. Plusieurs signataires du Pacte, ceux-là mêmes qui lui avaient offert un chèque en blanc en février, commencent à vomir leur déception et leur colère.
Le bilan ? Catastrophique.
La sécurité ? Toujours aux mains des gangs.
Les élections ? Un horizon flou repoussé avec cynisme.
La gouvernance ? Partisane, opaque et concentrée entre les mains d’un seul homme qui s’accroche au fauteuil.
Les critiques ne sont plus murmurées : elles fusent. Des acteurs politiques et des organisations de la société civile accusent ouvertement Fils-Aimé de vouloir s’éterniser au pouvoir. Ils dénoncent une stratégie dilatoire visant à prolonger indéfiniment cette transition taillée sur mesure pour lui.
Certains vont plus loin et exigent purement et simplement son départ avant ou au plus tard le 7 juin. Le Pacte, censé être un contrat de confiance, se transforme en acte d’accusation. Ce que Fils-Aimé présente comme un « bilan validé par Washington » est perçu par beaucoup comme une trahison du consensus national au profit d’un alignement servile sur les intérêts étrangers.
Cette posture est d’une arrogance stupéfiante. Au lieu de répondre aux préoccupations légitimes des signataires du Pacte — lenteurs délibérées, opacité dans la gestion des fonds, nominations contestées, absence de résultats tangibles en matière de sécurité —, le Premier ministre préfère brandir le soutien américain comme un bouclier.
« Les États-Unis sont contents, donc taisez-vous. »
C’est le message subliminal envoyé à une population exsangue, épuisée par des années de promesses non tenues et de dirigeants qui gouvernent dos au peuple.
Mais les surprises risquent d’être brutales. Les dissensions au sein des signataires du Pacte s’aggravent. Des retraits, des déclarations conjointes virulentes, voire des mobilisations pourraient surgir dans les prochains jours et faire exploser le calendrier du 7 juin.
Fils-Aimé, qui se croit intouchable grâce à son parrainage international, pourrait se retrouver isolé face à une fronde interne qu’il a lui-même nourrie par son arrogance et son mépris des équilibres politiques haïtiens. Gouverner Haïti en regardant constamment vers le Nord, en négligeant les forces vives nationales, est une recette connue qui finit toujours mal.
Ce sourire affiché dans le communiqué n’est pas celui d’un homme confiant. C’est le rictus d’un dirigeant acculé qui mise tout sur l’appui extérieur pour compenser sa légitimité défaillante. Il révèle surtout une conception néocoloniale de la gouvernance : peu importe l’avis des Haïtiens, tant que les maîtres de Washington applaudissent.
Pendant ce temps, le peuple continue de compter ses morts, ses enlèvements et ses quartiers perdus, tandis que le Premier ministre multiplie les visites protocolaires et les communiqués autosatisfaits.
La contradiction est abyssale. D’un côté, un homme qui se présente comme le garant de la stabilité ; de l’autre, un dirigeant accusé de bloquer précisément cette stabilité pour se maintenir.
Les signataires du Pacte qui demandent son départ ne sont pas des extrémistes : ce sont souvent ceux qui lui avaient fait confiance. Leur retournement est le symptôme le plus clair de l’échec patent de cette gestion.
Fils-Aimé doit comprendre une chose simple : l’approbation américaine ne nourrit pas la population, ne sécurise pas les rues et n’organise pas des élections crédibles. Elle offre simplement un sursis précaire.
Les vents contraires qui soufflent du côté des signataires du Pacte pourraient rapidement transformer ce sursis en cauchemar politique. Le 7 juin n’est plus une simple date administrative ; c’est devenu le moment de vérité où le vernis de la communication officielle risque de craquer violemment.
En affichant ainsi son alignement avec Washington, Fils-Aimé envoie un message désastreux : Haïti reste un protectorat où le bilan se juge à Washington plutôt qu’à Port-au-Prince.
Cette mentalité est précisément ce qui a toujours empêché le pays d’avancer. Le peuple haïtien, lassé des transitions éternelles et des Premiers ministres qui se prennent pour des chefs d’État inamovibles, observe. Et sa patience a des limites que ni les sourires ni les communiqués triomphalistes ne pourront contenir indéfiniment.
Le temps des comptes approche.
Un bilan validé par les États-Unis mais rejeté par une partie grandissante de la classe politique et de la société civile n’est pas un succès : c’est un échec cuisant habillé en costume diplomatique.
Fils-Aimé peut continuer à sourire. La réalité, elle, ne sourit plus.
M.

