25 avril 2026
Haïti : élections en or, État en faillite — la République sous contrat
Actualités Politique

Haïti : élections en or, État en faillite — la République sous contrat

Par Reynoldson Mompoint

Port-au-Prince, le 25 avril 2026

Il y a des chiffres qui ne mentent pas, même dans un pays où tout semble négociable. Deux cent cinquante millions de dollars américains pour organiser des élections dans un territoire fragmenté, désarticulé, amputé de larges portions de sa souveraineté. À ce niveau, ce n’est plus un budget : c’est une déclaration d’intention. Ou plus précisément, une confession.

Pendant que les quartiers populaires s’enfoncent dans une insécurité méthodique, pendant que les routes deviennent des lignes de front et que l’administration publique se délite, l’État haïtien — sous la direction de Alix Didier Fils-Aimé — engage des montants colossaux dans des opérations électorales incertaines et dans des contrats massifs avec des firmes étrangères, dont la transparence semble être la première victime. Le peuple, lui, regarde. Ou plutôt, il subit.

L’élection comme industrie : la démocratie tarifée

Dans une République fonctionnelle, l’élection est un mécanisme. En Haïti, elle est devenue un marché. Deux cent cinquante millions de dollars pour voter dans un pays où : des millions de citoyens sont déplacés internes, des zones entières sont sous contrôle armé, l’état civil est lacunaire, les infrastructures logistiques sont inexistantes.

Ce chiffre ne reflète pas un besoin technique. Il traduit une architecture financière opaque, où chaque étape du processus électoral devient une opportunité contractuelle. Qui imprime les bulletins ? Qui transporte le matériel ? Qui sécurise les centres de vote ? Qui forme le personnel ? À chaque question correspond une facture. Et à chaque facture, un bénéficiaire. Ce n’est plus la démocratie qui organise les élections. Ce sont les élections qui organisent la circulation de l’argent.

Contrats étrangers : l’État sous perfusion… ou sous tutelle ?

Le cœur du problème ne réside pas uniquement dans le coût des élections. Il s’enracine dans une pratique désormais banalisée : la sous-traitance de fonctions régaliennes à des entités étrangères. Sécurité, surveillance, gestion des frontières, logistique stratégique — autant de domaines traditionnellement réservés à l’État — font aujourd’hui l’objet de contrats lourds, souvent négociés dans une opacité troublante. Des centaines de millions de dollars engagés sur plusieurs années. Des accords signés sans appel d’offres crédible. Des clauses rarement rendues publiques.

Et surtout, une constante : l’absence de résultats tangibles. L’insécurité recule-t-elle ? Non. Le contrôle territorial s’améliore-t-il ? Non. La confiance publique augmente-t-elle ? Encore moins. Alors, une question brutale s’impose : à qui profitent réellement ces contrats ?

La logique du transfert : quand l’État paie et disparaît

Ce que nous observons n’est pas une succession d’erreurs. C’est un système. Un système structuré autour de trois dynamiques :

1. La crise permanente comme levier

L’insécurité n’est plus seulement un problème. Elle devient un argument.

Elle justifie les dépenses exceptionnelles, les contrats d’urgence, les dérogations aux règles.

2. L’urgence comme méthode de gouvernance

Dans l’urgence, on ne débat pas. Dans l’urgence, on ne contrôle pas. Dans l’urgence, on signe.

3. Le transfert de ressources publiques

L’argent de l’État — déjà rare — est orienté vers : des firmes étrangères, des prestataires privés, des réseaux hybrides mêlant politique et affaires. Résultat : l’État se vide de sa substance financière et fonctionnelle. Ce n’est pas une faillite accidentelle. C’est une décapitalisation organisée.

Bonnet blanc, blanc bonnet : la continuité derrière le chaos

L’histoire récente d’Haïti est jalonnée de ruptures apparentes. Nouveaux visages. Nouveaux discours. Nouvelles promesses. Mais sous la surface, la structure demeure. Le pouvoir change de main, mais le modèle persiste : dépendance externe, opacité contractuelle, capture des ressources publiques. L’expression populaire “bonnet blanc, blanc bonnet” prend ici tout son sens. Ce n’est pas une critique morale. C’est un diagnostic structurel.

Le problème n’est pas uniquement l’homme au pouvoir. C’est le système qui produit et absorbe ces hommes.

La souveraineté fragmentée : une République en pièces détachées

Un État souverain contrôle : son territoire, ses frontières, sa sécurité, ses processus électoraux. Aujourd’hui, en Haïti : des zones entières échappent à l’autorité publique, la sécurité est partiellement externalisée, les élections dépendent de financements et d’expertises étrangères, les décisions stratégiques sont influencées par des acteurs extérieurs. Ce n’est pas une perte brutale de souveraineté. C’est une érosion progressive, presque administrative. Une souveraineté fragmentée, contractualisée, monétisée.

Gouvernance sans ancrage : le déficit de légitimité

Le problème se complexifie lorsqu’on examine la question de la légitimité. Un pouvoir sans mandat électoral direct est, par définition, plus vulnérable : à la pression internationale, aux exigences des partenaires financiers, aux compromis structurels. Dans ce contexte, gouverner devient un exercice d’équilibre : satisfaire les bailleurs, contenir les crises internes, maintenir une façade institutionnelle.

Mais à force de chercher l’équilibre externe, on perd l’ancrage interne. Et un État sans ancrage populaire devient un gestionnaire de flux, pas un représentant du peuple.

L’économie politique de la prédation

Il faut appeler les choses par leur nom. Ce que traverse Haïti aujourd’hui s’apparente à une économie politique de prédation. Ses caractéristiques sont claires : exploitation de la crise comme ressource, circulation opaque des fonds publics, alliance entre élites locales et intérêts externes, affaiblissement volontaire ou toléré des institutions.

Dans ce modèle, la pauvreté n’est pas seulement une conséquence. Elle devient une condition de fonctionnement. Un pays pauvre est un pays dépendant. Un pays dépendant est un marché captif.

Le citoyen : spectateur ou variable d’ajustement ?

Dans cette architecture, le citoyen disparaît. Il ne vote pas réellement. Il ne contrôle rien. Il ne bénéficie pas des dépenses engagées en son nom. Il devient : un prétexte pour les financements, une statistique pour les rapports, une victime pour les discours. Mais jamais un acteur.

Peut-on inverser la trajectoire ?

La question n’est pas seulement critique. Elle est stratégique. Sortir de cette dynamique exige : une transparence radicale sur les contrats publics, un renforcement des institutions de contrôle, une réappropriation progressive des fonctions régaliennes, une refondation du lien entre gouvernants et gouvernés.

Mais ces conditions supposent une volonté politique forte. Et surtout, une rupture avec les pratiques actuelles. Or, cette rupture n’est pas visible.

La République à vendre… ou à reconstruire

Haïti n’est pas seulement en crise. Elle est en transition silencieuse vers un modèle d’État externalisé. Un État qui : dépense sans produire, signe sans contrôler, délègue sans récupérer.

Les élections à 250 millions de dollars et les contrats massifs avec des firmes étrangères ne sont pas des anomalies isolées. Ils sont les symptômes d’un même mal : la transformation de l’État en plateforme financière au service d’intérêts multiples. La question n’est donc plus de savoir si la situation est grave. Elle l’est. La vraie question est ailleurs : jusqu’à quel point cette décapitalisation peut-elle continuer avant que l’État lui-même ne devienne une fiction ?

Et à ce moment précis, une autre interrogation surgira — plus brutale, plus fondamentale : Qui gouverne réellement Haïti ? Et au nom de qui ?

Reynoldson Mompoint

mompointreynoldson@gmail.com

+50937186284

Avocat au Barreau de Mirebalais

Communicateur Social

Journaliste

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