27 mai 2026
Une issue viable pour Haïti : décentralisation et autonomie ciblée aux 4 grandes régions
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Une issue viable pour Haïti : décentralisation et autonomie ciblée aux 4 grandes régions

par Jean-Olthene Tanisma

Mardi 10 octobre 2023 ((rezonodwes.com))–

 Le 1er janvier 1804, Haïti, dénommée alors Saint-Domingue, a proclamé son indépendance après de nombreuses et titanesques batailles engagées contre la puissante armée française depuis 1791, devenant ainsi la première république noire du nouveau monde. Ce haut fait d’armes demeurera incrusté à jamais dans les annales de l’histoire et contribuera au cours des deux derniers siècles à susciter une grande méfiance auprès des nations occidentales, notamment l’Angleterre, l’Espagne, le Portugal, et certes la France qui tiraient immensément profit encore de l’esclavage dans leurs colonies d’outre-mer et qui craignaient que l’épopée haïtienne soit exportée dans leurs protectorats respectifs.

Après cette épopée, le pays connut pas moins de 60 gouvernements et promulgua environ 23 constitutions. Il est surtout fort intéressant de constater que la nouvelle nation libre explora la plupart des régimes de gouvernance existant en occident et dans les Amériques depuis l’indépendance. En effet, outre le régime présidentiel unique, le pays a été dirigé successivement par un empire sous Jean-Jacques Dessalines, son fondateur et Faustin Soulouque plus tard, par une royauté sous Henri Christophe, par des juntes militaires et des gouvernements éphémères, par la présidence à vie sous Alexandre Pétion et les Duvalier, par une quasi tutelle lors de l’occupation américaine pour aboutir à la  constitution de 1987 qui a créé un régime semi présidentiel dirigé par un président et un premier ministre administrant 12 millions d’âmes.

Environ deux siècles plus tard, Haïti continue de faire face à des sempiternelles crises politiques internes, à des catastrophes naturelles et environnementales qui minent et compromettent sa capacité a offrir un pays stable et vivable. Qui pis est, aujourd’hui, depuis quasiment la fin des années 80, L’ex-perle des Antilles est gangrenée par des cartels de kidnappings, de drogues et d’assassinats gratuits qui étouffent la nation au grand dam des populations de l’intérieur et de la diaspora pendant que les puissances étrangères habituelles multiplient les réunions et les sommets régionaux dans une valse d’hésitations pour trouver des solutions inédites. 

La communauté internationale a toujours accompagné Haïti dans ses démarches de recherche de stabilité et d’autonomie, bien que de nombreux observateurs y voient souvent, à tort ou à raison, une forme d’ingérence pour contrôler cette brebis galeuse soumise à l’influence géopolitique de quelques voisins turbulents qui font vaciller de plus en plus les crédos de l’impérialisme des USA et de ses alliés dans la région. 

Quoiqu’il en soit, force est de constater que les modèles d’intervention et de gestion des organisations étrangères comme réponse aux interminables crises haïtiennes est un échec avéré suite à leurs nombreuses années d’opération infructueuse ou mitigée sur le terrain. 

 En effet, Tous les indicateurs de développement dont l’indice de développement humain (IDH)sont au rouge. A ce titre, Haïti occupe en 2020, la 170eme place sur 189 pays avec un score de 0,510 sur 1, en comparaison entre autres avec Cuba (70 ème ) , la République Dominicaine (88ème), la Jamaïque (101ème) qui affichent des indices de 0.78; 0.75 et 0.73 respectivement (1)

Somme toute et sans grand risque de se tromper, on peut alléguer aujourd’hui que le marasme perpétuel haïtien résulte d’abord de la faillite des dirigeants successifs et de leurs gouvernements, lesquels n’ont jamais pu doter le pays d’un mode de gouvernance approprié et, dans un second temps ou simultanément, des velléités hégémoniques des puissants pays amis d’Haïti toujours inquiets que celui-ci bascule vers des régimes arbitraires ou totalitaires qui émergent vraisemblablement dans le voisinage du bassin latino-américain.

La faillite des gouvernements constitue la cause endogène fondamentale selon de nombreux observateurs et rapports institutionnels. Elle est tout à fait structurelle et se traduit particulièrement par la centralisation à outrance du pouvoir à Port-au-Prince et au dysfonctionnement des institutions. Comme conséquence directe, la majorité élus régionaux et des différents partis politiques, attirés par le pouvoir central et ses opportunités matérielles non négligeables, sont devenus incapables de répondre aux aspirations et aux besoins urgents desdites régions, manigancent perpétuellement toutes sortes d’intrigues, souvent imprégnées de terreur pour s’asseoir sur le fauteuil présidentiel ou à…côté! 

 Aujourd’hui, ces populations sont non seulement déçues des promesses illusoires du pouvoir central, mais ont perdu toute confiance dans les dirigeants, dans leur capacité et dans leur volonté à édifier un pays plus vivable et surtout un mode de gouvernance, plus dynamique, plus juste et finalement plus stable pour Haïti à l’aube du 21e siècle. 

 Face à ces constats alarmants, il est temps pour les Haïtiens de la diaspora et de l’intérieur de concert avec les associations locales compétentes et les organismes étrangers intéressés, de repenser à la problématique de centralisation à outrance du pouvoir émanant de Port-au-Prince qui malgré les nombreuses formes qu’elle a revêtues dans le temps, a produit les mêmes résultats chaotiques. On ne peut ad nauseam imputer le marasme continuel du pays à la corruption et aux gabegies administratives des dirigeants ou encore aux velléités impérialistes des puissants voisins.  Un vieux dicton créole séculaire nous dit :  » balé pa pot ou pou vwazen pa palew mal  » (nettoyez la poussière au seuil de votre porte pour éviter que le voisinage vienne vous réprimander). 

Par conséquent, la réorganisation fondamentale du mode de gouvernance du pays par la délégation de compétences juridiques et légales appropriées aux grandes régions, est une option qui peut être sérieusement envisagée. Dans cet ordre d’idées, un modèle de régionalisation sous forme fédérative, adapté aux spécificités et aux particularités géographiques et sociodémographiques du pays, apparaît comme une porte de sortie viable et solide susceptible de relancer le pays vers la voie du développement durable équitable suite à l’échec des différents modes de gouvernance. Ceci ne peut se concrétiser sans modifier en tout ou en partie l’actuelle constitution.

Le Brésil, la Colombie, le Canada, le Mexique, les USA, entre autres voisins, ainsi que plusieurs pays africains, ont adopté un régime fédératif ou fortement décentralisé qui confère aux territoires de leur hinterland respectif regroupé sous formes d’états, de provinces, les compétences et les ressources nécessaires pour se prendre en main, s’autodiriger, soulageant le pouvoir central de certaines responsabilités juridiques, administratives et réglementaires qui grugent indument les budgets, créent souvent des luttes de pouvoir intestines féroces et, surtout, favorisent le déploiement pyramidal de la corruption à l’échelle nationale. 

 Une telle démarche aurait des effets bénéfiques palpables à moyen et long terme, entre autres :

– elle limiterait les pouvoirs et compétences de Port-au-Prince sur le reste du pays; 

– elle circonscrirait la propension à la corruption à l’intérieur des limites des entités territoriales affectées plutôt que le pays entier et serait mieux contrôlable localement;

– elle favoriserait rapidement les interventions lors des catastrophes naturelles;

– elle limiterait substantiellement le nombre astronomique de candidats qui veulent tous s’asseoir sur le fauteuil présidentiel à chaque élection, ces candidats potentiels pourraient alors démontrer leur capacité et leur volonté de servir le pays en s’attelant d’abord à se faire élire pour diriger l’une ou l’autre des grandes régions, selon la formule de suffrage qui serait retenue dans la nouvelle constitution;

– elle consoliderait le sentiment d’appartenance fort ancré par ailleurs chez les haïtiens pour leurs régions respectives, de sorte que les nouvelles entités régionales pourraient bénéficier rapidement de l’appui matériel inconditionnel de la diaspora et des élites locales, si elles sont dirigées efficacement;

– elle diminuerait l’attraction magnétique de Port-au-Prince sur les élus régionaux et sur la population ralentissant le chronique phénomène de l’exode régional;

– elle permettrait l’exploitation plus efficace et mieux intégrée des différentes ressources agricoles, touristiques, du sous-sol ainsi que la mise en valeur du patrimoine historique et bâti; 

– et, surtout, elle susciterait une remarquable émulation entre les dirigeants régionaux (gouverneurs ou ministres selon la formule appropriée) qui tenteront, par leur intégrité et par leur compétence respective, de hisser chacun leurs régions au sommet pour contribuer à l’essor socioéconomique national. 

Il est opportun de rappeler que la rivalité entre Christophe et Pétion, se partageant le pays en 2 grandes régions a doté Haïti d’un remarquable patrimoine bâti et institutionnel, entre autres la citadelle Laferrière, le palais de Sans-Souci, de nombreux lycées, des forteresses, des villes dont plusieurs de ces réalisations font aujourd’hui la fierté du pays. Il n’est pas utopique de croire qu’un mode de gouvernance décentralisé avec une autonomie ciblée et autogéré efficacement pourrait constituer un important levier socio-économique et politique pour le pays s’il est encadré par des dispositions constitutionnelles et juridiques modernes qui tiennent compte à la fois des forces et faiblesses des régions ainsi que des besoins de leurs citoyens. Avec une population totale de 12 millions d’habitants, chaque région pourrait comprendre environ 3 millions d’âmes, ce qui représente un seuil démographique critique requérant une administration autogérée. À titre de comparaison, les populations respectives de la Saskatchewan et du Manitoba, provinces du Canada, sont de 1,132 505 hab. et de 1,342 000 hab. En ce qui concerne le Mexique, pays fédéré, les états de Guerrero et de Quintana Roo qui compte Cancun et Playa del Carmen, comprennent 3,063,380 hab. et 1,857,985 hab. respectivement au recensement de 2020. (2)

Le premier défi d’Haïti sans doute, consistera à établir un processus participatif démocratique à l’échelle du pays en vue de définir les limites sociodémographiques et géographiques des nouvelles entités territoriales créées ainsi que les structures institutionnelles à y pourvoir. Haïti comprend déjà 4 grandes régions non officiellement répertoriées comme telles, comportant chacune des ressources différentes et variées. De plus, leurs populations les vouent déjà un sentiment d’appartenance indéfectible et bien enraciné. La délimitation territoriale qui est généralement une source de discordes dans les démocraties confédérées et les nations fortement décentralisées, ne poserait pas problème. 

Néanmoins, dans l’élaboration d’un tel projet de société, Haïti ne serait pas isolée, ni démunie car ses autorités et leurs partenaires pourront s’appuyer sans hésitation sur la solide expérience de plusieurs pays voisins en particulier la province du Québec. En effet vers la fin des années 70, le gouvernement provincial a été confronté au grand défi d’intégrer les régions dans le processus de développement socioéconomique et environnemental de la province suite à l’adoption de la Loi 125, sur l’aménagement et sur l’urbanisme en 1979. Le découpage des régions autant que le déploiement des structures institutionnelles et des ressources nécessaires à la réussite de cette démarche, furent très ardus et ont suscité moult grincements de dents. Aujourd’hui, la Province peut s’enorgueillir d’un cadre d’aménagement et de développement régional moderne et harmonieux qui contribue substantiellement à la richesse collective québécoise. Bien que ce processus ait été réalisé par une province et ses régions plutôt que par un pays envers ses états, les démarches de participation, de consultations citoyennes ainsi que l’identification et la mise en place des structures nécessaires constituent une excellence source de référence.

Les changements de paradigmes sont toujours épuisants et inquiétants pour les sociétés, mais ils sont vitaux. Haïti est au pied du mur, ses fils et les haitianophiles (il y en a !) ont désormais la tâche colossale d’attaquer le problème haïtien à sa base même, en l’occurrence la refondation et la modernisation de la constitution mère axée sur l’autonomie nécessaire, le sens des responsabilités citoyennes et une rigoureuse discipline.

Jean-Olthene Tanisma
Conseiller en aménagement et en urbanisme, retraité
Membre de l’association des urbanistes et des aménagistes municipaux du Québec (AUAMQ) 

Septembre 2023                

(1). Programme des Nations-Unies pour le développement (PNUD): Rapport sur le développement humain 2020, la prochaine frontière, le développement humain et l’anthropocène .(2) https://fr.wikipedia.org/wiki/Quintana_Roo

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