LE MAUVAIS VOISIN CHASSE-T-IL LE BON VOISIN ?
En pensant à la Loi de Gresham en économie « la mauvaise monnaie chasse la bonne » (Thomas Gresham, 1519 – 1579) et aux nombreux cas de tensions que vivent Haïti et la République dominicaine depuis la fin de l’occupation américaine, plusieurs analystes se questionnent sur la fragilité de la coopération entre les deux peuples. Un bref regard sur trois points spécifiques qui portent sur quelques décisions politiques et migratoires prises par des autorités dominicaines permet d’illustrer cette coopération « problématique ». Le texte montre comment le racisme anti-haïtien et la discrimination poussent les ultranationalistes dominicains à chasser leurs voisins Haïtiens en République Dominicaine.
- Réalité actuelle des deux pays de l’île
Les deux pays qui partagent l’île connaissent des trajectoires différentes en termes du développement des infrastructures avec une avance de la République Dominicaine, faudra-t-il reconnaître. Mais, ils sont, dans la réalité, deux petits pays fragilisés par la corruption, la criminalité, l’insécurité et des conditions environnementales délétères. Toutefois, le rapport du bon voisinage et de solidarité entre les deux peuples est souvent détérioré par la mauvaise intervention politique des dirigeants politiques dominicains contre les Haïtiens. Même le discours du président Abinader à la 78e Assemblée de l’ONU, en date du 20 septembre 2023, exprime visiblement sa polémique avec Haïti et son antipathie à ce pays frère.
Dans son message, le Président vante que la République Dominicaine est verte et florissante tout en précisant qu’Haïti est une terre déboisée qui souffre d’une tragédie environnementale et d’une instabilité politique constituant une menace pour la région. Ce message est révélateur de haine et de préjugés du président dominicain envers le pays précurseur de la liberté qui a su contribuer en 1865 à la désoccupation des Espagnols en République Dominicaine. L’histoire a déjà retenu que l’anti-haïtien a amené les Dominicains à changer le nom de la rue qui s’appelait autrefois en signe de reconnaissance des bienfaits du grand-frère Haïti « Avenida Fabre Geffrard ». Cette rue s’appelle aujourd’hui « Avenida Abraham Lincoln ».
Il s’est avéré que la plupart des Haïtiens qui s’installent en République Dominicaine travaillent dans les champs, la construction et le commerce. De fait, ils apportent une valeur ajoutée considérable à la croissance économique et à la prospérité verte dominicaine. En dépit de tout, ils sont parfois chassés avec fracas par les Dominicains ultranationalistes racistes sans aucune forme de procès, sans aucun respect pour la personne humaine. Par exemple, les Haïtiens qui offrent leur service dans la construction en République Dominicaine sont souvent déportés sans avertissement et sans leurs revenus après avoir réalisé le gros du travail. Donc, une méchanceté atroce ! Il faudrait penser que ces gens ont aussi une famille.
D’autre part, la République Dominicaine semble être un pays de refuge, d’accès plus facile, pour accueillir certains hauts dignitaires haïtiens, de grands commis de l’État ou des hommes d’affaires haïtiens dérobant les ressources financières d’Haïti qui devaient financer des projets de développement d’infrastructure environnementale. Ces derniers auraient investi l’argent des contribuables haïtiens au profit de l’économie dominicaine en créant des emplois aux Dominicains. De fait, ils ont contribué à cette verdure dominicaine et à cette sècheresse haïtienne étalées récemment par le président Abinader à l’Assemblée générale de l’ONU.
De plus, la frontière en République Dominicaine serait servie de couloir pour alimenter la criminalité, l’injustice, la déstabilisation des gouvernements élus au détriment d’Haïti. Par exemple, lors de l’assassinat le 7 juillet 2021 du président élu Jovenel Moïse, une partie du commando colombien aurait transité en République Dominicaine pour venir accomplir le forfait. C’est par les douanes et la frontière (HT/RD) que les munitions des bandits arrivent pour alimenter l’insécurité; car, Haïti ne produit pas d’armes et de munitions (balles).
- Les mains invisibles derrière l’insécurité en Haïti et les jeux d’intérêt
L’insécurité en Haïti est une activité organisée par les autorités étatiques, en complicité avec les oligarchies haïtiennes et les pays voisins qui financent l’insécurité en laissant passer des armes et des munitions à destination des gangs de rue en Haïti. Ce, pour satisfaire leurs propres intérêts. Cette situation a amené à des arrestations et des sanctions prononcées par plusieurs pays notamment les États-Unis et le Canada contre des citoyens haïtiens. Réfléchissons sur les points ci-dessous.
- L’enquête de la Direction centrale de la police judiciaire (DCPJ) aurait révélé que des membres de l’Église Épiscopale d’Haïti, depuis plusieurs années, abusaient de l’autorité de l’institution en vue d’importer des armes et des munitions en Haïti. Des responsables de cette église serait en cavale jusqu’à nos jours.
- Me. Robenson Pierre-Louis (Secrétaire du Barreau de Port-au-Prince et membre du cabinet du ministre de la Justice Me. Berto Dolcé) aurait profité de son poste privilégié pour obtenir la libération de deux suspects dans la saisie du 1er. Juillet 2022, au Port-de-Paix d’une importante cargaison d’armes et de munitions.
- Rapporté par la Presse canadienne le 20 décembre 2022, le Canada avait annoncé des sanctions contre deux ministres haïtiens qu’il accuse d’aider des groupes criminels à semer le chaos dans ce pays. « Ottawa interdit au ministre de la Justice Berto Dorcé et au ministre de l’Intérieur Liszt Quitel d’entrer au Canada. Le gouvernement a aussi ordonné la confiscation de tous les biens qu’ils pourraient détenir au Canada. Le gouvernement Trudeau accuse les deux hommes de « corruption importante qui alimente la crise dans le pays. Le Canada a maintenant puni 13 dirigeants politiques et économiques haïtiens qui, selon lui, ont permis aux groupes criminels de déstabiliser le pays, notamment par le biais de blanchiment d’argent. »
- Dans un communiqué de presse en date du 21 septembre 2023, la ministre des Affaires étrangères, l’honorable Mélanie Joly, a annoncé « que le Canada imposait des sanctions supplémentaires en vertu du Règlement sur les mesures économiques spéciales visant Haïti en réponse à des actes de corruption importants qui alimentent la crise sécuritaire, politique et humanitaire qui sévit actuellement dans le pays. Ces nouvelles sanctions visent 3 membres de l’élite économique haïtienne : les hommes d’affaires Marc Antoine Acra, Carl Braun et Jean Marie Vorbe. Ces personnes seront interdites de fouler le territoire du Canada en vertu de la Loi sur l’immigration et la protection des réfugiés; elle feront également l’objet d’une interdiction générale dans le cadre de certaines transactions. Le Canada a des raisons de croire que ces personnes attisent la violence et l’instabilité en Haïti en se livrant à des actes de corruption et à d’autres actes criminels, et en permettant aux gangs armés de mener des activités illégales qui terrorisent la population et menacent la paix et la sécurité en Haïti. »
De son côté, le président dominicain fait la plaidoirie à la place des élites haïtiennes pour la venue d’une force d’occupation militaire en Haïti. Or, les différentes forces d’intervention des Nations-Unies ont déjà fait échec plusieurs fois en Haïti. Les forces UN apportent aussi une valeur ajoutée financière non négligeable aux Dominicains quand plusieurs de ces staffs visitent souvent la République dominicaine pour faire du tourisme. A cela s’ajoute la logistique qui serait offerte par les Dominicains. En cas d’une force multilatérale pourquoi ne pas penser à Jérémie et aux Cayes pour la logistique au lieu de penser ailleurs d’Haïti pour ladite logistique? Haïti a besoin de cette sécurité pour éviter que les Haïtiens fuient vers la Dominicanie pour se faire chasser par la suite.
Certains analystes comprennent la motivation des ultranationalistes dominicains qui soutiennent les démarches pour une force d’intervention étrangère en Haïti. Alors que l’effectif des militaires des Forces Armées d’Haïti (FAD’H) et de quelques unités spéciales de la Police Nationale d’Haïti suffisent pour rétablir l’ordre et la sécurité. L’histoire retiendra que le gouvernement de transition d’Ariel Henry en complicité avec les partenaires internationaux n’ont jamais fait référence aux FAD’H, forces légales remobilisées selon la constitution haïtienne, qui ont besoin du renforcement en équipement et attendent l’ordre pour rétablir la sécurité.
- Trois exemples de cas de chasse des Haïtiens en République dominicaine parmi les centaines de décisions migratoires existantes
- Le massacre du dictateur dominicain Trujillo qui a exécuté à mort en octobre 1937 entre 20 000 et 25 000 Haïtiens dont des hommes, des femmes et des enfants innocents; alors qu’il n’y a jamais eu de chasse des Dominicains et des Dominicaines en Haïti. Incapable de prononcer le mot perejil, les Haïtiens ont été tués avec du couteau et de la machette.
- L’arrêt (168-13) de la Cour constitutionnelle dominicaine le 13 septembre 2013 dénationalisant des Dominicains d’origine haïtienne.
- Les nombreuses déportations des Haïtiens à toutes les années (plusieurs milliers) tandis qu’Haïti accueille toujours dans l’hospitalité les ressortissants de la République dominicaine.
Aujourd’hui, en 2023, il semblerait que le président dominicain Abinader aurait été mal conseillé par son cabinet politique et économique. Le président semble être dans un conflit diplomatique inutile qui met en jeu sa réputation parce que sa personnalité anti-haïtienne est vue par tout le monde. Il s’est fait ridiculiser à la face du monde en donnant un ultimatum au gouvernement haïtien de faire cesser les travaux de la construction du canal que les Haïtiens exécutent à bon droit. Le président Abinader a même hypothéqué l’harmonie entre les deux peuples en déployant les forces armées dominicaines à la frontière Ouanaminthe pour intimider les Haïtiens naturellement non-intimidables. Il a aussi montré une arrogance en fermant officiellement les frontières terrestres, maritimes et aériennes avec Haïti le 15 septembre 2023 du fait que les Haïtiens ont continué l’œuvre de la construction de ce canal qui leur est important. À travers ce canal, Haïti veut réduire sa dépendance alimentaire et mettre le cap pour la reforestation du pays. Plusieurs Haïtiens se trouvent actuellement en situation difficile avec l’immigration dominicaine qui les chasse sans avertissement et sans vérification de leur statut légal.
- Décisions irréfléchies des autorités politiques dominicaines et réjouissance de la population haïtienne dans la construction de son canal
Après l’ultimatum du Président Abinader et de sa fermeture officielle des frontières avec Haïti, le 1er Ministre haïtien Ariel Henry, pour répondre à son homologue dominicain, a réaffirmé à la 78e Assemblée de l’ONU que son pays a le droit souverain d’utiliser les ressources hydriques binationales comme le fait la République dominicaine. Le premier ministre plaide pour une répartition équitable des eaux de cette rivière. Il a expliqué que le peuple haïtien a choisi la voie du dialogue et de la négociation pour régler pacifiquement le différend dans le respect des instruments juridiques internationaux déjà signés de bonne foi entre les deux États en 1929 et en 2021. Il a aussi rappelé à l’Assemblée que, dans l’histoire, Haïti représente une figure emblématique de liberté et de solidarité qui a toujours répondu présent pour venir en aide à des peuples frères au cours de leurs luttes légitimes et de la plaidoirie pour leur auto-détermination.
Mais, la plupart des membres de la population perçoivent en cette fermeture des frontières dominicaines initiée par le président dominicain comme un brin d’espoir pour qu’Haïti connaisse la paix et explore de meilleurs rapports commerciaux avec d’autres pays partenaires plus respectueux de la région. Ils s’en ficheraient alors que les frontières restent fermées aussi longtemps que possible. Les Haïtiens veulent exprimer leur mécontentement au racisme et à la discrimination subis en République dominicaine. La population se réjouit de l’unité rejaillie en son sein pour accomplir ce projet et plusieurs autres projets porteurs d’espoir initiés par l’ancien président assassiné, Jovenel Moïse. Le canal se poursuit avec le slogan « KPK » qui signifie en créole kanal la pap kampe!
Puisque le Président Abinader a jugé que la terre d’Haïti est aride et que ce pays est déboisé, il aurait pu tenir un autre discours plus empathique pour féliciter le peuple haïtien dans sa détermination de se connecter à cette rivière pour arroser la terre. Le président a même fait la sourde oreille au cri d’une bonne partie du peuple dominicain adepte de la vérité et de la justice qui affirme que les Haïtiens ont eux-aussi le droit de percer une prise pour la première fois à la rivière Massacre selon les accords de coopération déjà établis. Abinader n’a pas écouté non plus ceux et celles qui demandent de faire cesser les actions discriminatoires, la répression envers les Haïtiens et de leurs déportations arbitraires. Le peuple dominicain rappelle aux ultranationalistes l’importance pour la République Dominicaine de respecter la déclaration universelle des droits de l’homme à laquelle le pays est souscrit.
- La responsabilité des Agents de la BSAP et des pays de la région, amis d’Haïti
Face à l’armée dominicaine qui pointe ses armes en direction des travailleurs haïtiens qui exécutent la construction du canal pour une prise à la rivière Massacre, les agents de la Brigade de Sécurité des Aires Protégées (BSAP) ont compris la nécessité, de par leur expérience professionnelle, de sécuriser la population haïtienne pour éviter l’agression et de potentiels risques d’affrontement des Haïtiens contre les militaires dominicains.
Depuis plus d’une semaine, les agents de la BSAP ont réussi à maîtriser la population haïtienne en maintenant le respect des limites de la traversée frontalière. Leur présence oblige les militaires dominicains à rester dans leurs limites. Les deux forces armées ont eu des échanges verbaux positifs sur la frontière et jusqu’à maintenant, il n’y a aucune bavure en termes de morts ou de blessés. Le gouvernement haïtien ne devrait en aucun cas déplacer (faire reculer) ces agents expérimentés dont la communication est fluide avec la population haïtienne.
L’ensemble des pays de la région, amis d’Haïti, devrait encourager le président Abinader à respecter le territoire haïtien et à protéger les citoyens haïtiens en République dominicaine que les ultranationalistes chassent avec haine. C’est un moment de rappeler à ce président la portée cruciale de la déclaration universelle des droits humains, notamment à travers les articles : (art.4) « Tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne »; (art.4) « Nul ne sera tenu en esclavage ni en servitude; l’esclavage et la traite des esclaves sont interdits sous toutes leurs formes » et (art.5) « Nul ne sera soumis à la torture, ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants ».
Jean-Sylvio Etienne.
Économiste et analyste politique
4 Ottawa sanctionne deux ministres du gouvernement haïtien | Le Devoir

