AVANT LA VINGT-QUATRIÈME HEURE.
Henri PIQUION
11 novembre 2022
La journée a 24 heures. Nous le savons depuis que tout petits on nous apprend l’heure. Patrice Dalencour le sait aussi. Pourtant il vient de publier un texte qu’il a intitulé “La vingt-sixième heure”. Faisons confiance à Dalencour. Le titre est complet. L’absence de ponctuation en fait partie. Il n’y a pas de point d’exclamation (!) ce qui aurait traduit sa surprise et sa déception qu’en tant que peuple et société nous en soyons arrivés à la vingt-sixième heure au-delà de la vie. Un point d’exclamation serait un point sans lendemain. Il n’y a pas non plus de point d’interrogation (?). Si c’était le cas il aurait écrit pour nous demander avec angoisse si vraiment nous en sommes arrivés là en espérant que notre réponse soit non. Fort heureusement il n’y a même pas un point (.) parce qu’il s’adresse à notre liberté d’hommes et à notre qualité de citoyens, d’agents de l’histoire qui peuvent inverser le cours des choses et faire que ce qui s’annonce ne soit pas. Mais faisons vite car nous approchons dangereusement de la vingt-quatrième heure, ce moment au-delà duquel il n’y a plus de temps. Un pays ne redouble pas de classe. Si ses citoyens le laissent arriver à la vingt-quatrième heure, il n’y aura pas de reprise, il sort de l’histoire.
Patrice Dalencour nous invite donc à regarder sans grandiloquence mensongère dans le miroir non embellissant de la vérité car l’enjeu est “la disparition violente de milliers d’entre nous et celle de la République d’Haïti”. Il lui est en effet apparu, et cette constatation nous l’avons tous faite, que “la toute-puissance des associations criminelles et des gangs” s’est substituée à celle de l’état rendant virtuelle et vide de sens la notion de “souveraineté nationale”, limitant cette notion au mot qui le dit, signifiant sans signifié, car il n’y a pas de souveraineté là où il n’y a pas d’état.
Vous lirez le texte de Patrice Dalencour dans lequel il rappelle la “détresse de la population haïtienne”. Il le fait en peu de mots pour éviter sans doute d’agresser ses lecteurs par une description crue de nos misères dont nous connaissons les manifestations depuis déjà trop longtemps. Mais il n’a pas pu s’empêcher de dénoncer les politiciens “détenteurs du pouvoir” et ceux qui aspirent à les remplacer “tellement interchangeables dans leurs batailles pour le même os décharné. Tellement interchangeables dans leur insensibilité pour la souffrance de leurs concitoyens … »
On s’étonne alors que Dalencour se soit imaginé que ces bandes rivales, qu’on aurait appelées gangs si ce nom n’était réservé à BBQ, Marozo, Izo et autres kidnappeurs, pourraient envisager “la possibilité d’une parenthèse à leurs luttes, le temps de trouver ensemble, une issue à cette situation d’urgence vitale, le temps de décider ensemble des actions à entreprendre prioritairement pour le sauvetage national … » Naïveté? Certainement pas! Idéalisme? Peut-être! Mais certainement un attachement au pays, un amour du pays et une culture de la bonté intrinsèque de l’homme qui font croire qu’à défaut de tout un miracle est possible. À défaut de tout? Non, car Patrice Dalencour propose aussi des solutions pratiques, réalistes qui nous éviteraient d’avoir à tolérer le “mauvais” pour éviter le “pire”. Un mauvais dont on ne connaît pas l’avenir. Un pire dont on a cru qu’on l’avait déjà atteint.
Le constat est fait:
Que la PNH, de par son histoire même et sa composition n’a pas la compétence technique, le moral et la moralité pour faire face victorieusement aux gangs dans le court terme, or le temps presse;
Que les FAd’H sont tragiquement sous équipées même si elles se sont déclarées prêtes à rétablir l’ordre dans des délais raisonnables, si l’état, donc le gouvernement, leur en donne les moyens;
Que les gangs ne s’appartiennent pas toujours à eux-mêmes, mais souvent à des politiciens et des hommes d’affaires qui les financent, les manipulent et les arment;
Que la population est aujourd’hui aux abois et qu’elle demande à être libérée des gangs qui kidnappent, rançonnent, violent, volent et assassinent, parfois en brûlant vifs, les individus dont ils se sont emparés;
Que la population dans sa grande majorité s’est prononcée contre l’occupation telle que demandée par Ariel Henry et ses ministres, et telle que les États-Unis et le Canada sont en train de la préparer;
Qu’il faut à tout prix sauver le pays de l’occupation dont nous savons d’expérience qu’elle ne va apporter que désolation, humiliation, racisme, dépendance, pillage de notre sous-sol, destruction puis abandon de nos terres agricoles, misère et pauvreté, pauvreté et misère jusqu’à la renaissance des gangs et la prochaine occupation.
Ces constats étant faits, je rappelle que dans mon texte Moi aussi je dis NON j’avais écrit ceci: “Les gangs constituent un danger pour la population. Avec leurs commanditaires politiques et économiques ils constituent un danger pour le pays. Il faut donc les combattre avec les moyens indigènes dont nous disposons. La PNH, même si son effectif est plus de deux fois plus nombreux et qu’elle est dix fois plus armée que les FAdH d’avant 1994, à cause de son allégeance à des courants politiques et de sa proximité morale des gangs et tout simplement par peur de mourir, donc par manque de motivation et de formation professionnelle, a fait la preuve de son incapacité à régler le problème des gangs. Mais il n’y a pas que la PNH. Il y a les nouvelles FAdH dont les responsables politiques et économiques, à commencer par Ariel Henry font semblant d’ignorer l’existence pour des raisons inconscientes et d’inconscience. Pourtant le 18 novembre 2021 c’est avec des larmes aux yeux qu’un officier de l’état-major, parlant au nom de l’institution militaire, a supplié le gouvernement de leur donner les moyens et l’autorisation de débarrasser le pays des gangs qui commettent tous les crimes et toutes les nuisances dénoncées par le Conseil des Ministres dans sa décision du 6 octobre 2022 qui alimentera la honte des Haïtiens pendant plusieurs générations à venir.” Même si à certains égards Patrice Dalencour et moi ne disons pas toujours les mêmes choses je reprends et vous demande de retenir cette proposition qui réconciliera tous les patriotes haïtiens. Il propose que les FAd’H et la PNH qui sont constitutionnellement responsables de la sécurité et de l’intégrité des personnes, des biens et du territoire de la République, ainsi que l’Association des anciens militaires (toujours militaires) “décident de la nature, de la composition, de l’effectif et du mandat d’une assistance (technique) … (dont) ils fixeraient les modalités de coordination et de pilotage.” Nous savons ce qui va arriver en dehors de cette démarche: “Boots on the ground” et la république des gangs.
Je voudrais aller un peu plus loin que Patrice Dalencour en demandant aux États-Majors des FAd’H et de la PNH de se concerter dès maintenant pour élaborer la feuille de route de cette mission d’assistance technique SANS ATTENDRE D’INSTRUCTIONS D‘ARIEL HENRY ET DE SON GOUVERNEMENT que les Haïtiens considèrent déjà comme des traîtres à la patrie. Qu’ils adressent cette feuille de route EN DEHORS DE TOUTE CONTRAINTE PROTOCOLAIRE, si Ariel Henry ne veut pas le faire, aux représentants sur place des États-Unis et du Canada qui ont, parait-il, commencé à envoyer dans le pays des hommes et du matériel militaire. Et qu’ils rendent leurs démarches publiques par la presse et les médias sociaux. Ils doivent savoir que s’ils ne le font pas la “communauté internationale” n’aura devant elle comme document de référence que la demande d’occupation faite par Ariel Henry et ses complices. Ils doivent aussi savoir que s’ils le font leurs interlocuteurs en tiendront nécessairement compte même s’ils réagissent pour la forme par des déclarations publiques de rejet.
Patrice Dalencour ne s’arrête pas là. Portant un jugement global sur nos 219 ans d’histoire, tout en sachant que nous avons déjà ponctuellement fait de grandes choses, il nous invite “afin de ne pas manquer ENCORE UNE FOIS (c’est moi qui souligne) une occasion de crever l’abcès à repartir sur des bases sociales assainies (car) l’histoire n’a pas pour habitude de repasser les plats.” Nous savons que le social et l’économie dépendent l’un de l’autre et qu’à notre niveau l’économie primaire c’est notre capacité de consommer, c’est-à-dire notre capacité d’acquérir de l’éducation et de la santé en plus des éléments matériels de la survie et du développement physiques et physiologiques. “Repartir sur des bases sociales assainies”, c’est reconnaître à TOUS les Haïtiens la qualité de citoyens disposant des moyens d’être membres de plein droit de la société. Cela implique que la richesse nationale soit équitablement distribuée. Nous voici au cœur du problème haïtien. De 1806 à aujourd’hui chaque fois qu’est posée la question de la distribution équitable de la richesse nationale nous avons évité d’y faire face en y répondant par la violence populaire non organisée qui se fait appeler révolution, par la dictature populiste qui se fait elle aussi appeler révolution ou en faisant appel à des armées étrangères.
Plusieurs fois au cours de cette crise j’ai entendu des hommes politiques, des journalistes, des commentateurs et Monsieur et Madame tout le monde reprocher aux intellectuels de ne pas faire de propositions à la nation pour lui donner de la matière à réflexions et des propositions d’actions. Patrice Dalencour vient de répondre à leurs attentes. Ce n’est pas la première fois, mais comme nous approchons dangereusement de la vingt-quatrième heure peut-être prendrez-vous le temps de l’entendre. S’il vous arrive de ne pas partager la totalité de ses idées et toutes les nuances de ses analyses, dites-vous bien qu’il y a autant de façons d’aimer son pays que de le dire et qu’elles se valent toutes si nous nous mettons ensemble pour traduire en actions décisives les points qui nous rassemblent.

