La crise humanitaire évoquée par le premier ministre haïtien Ariel Henry pour justifier une intervention militaire en Haïti, serait-elle fausse?
par Jean-Sylvio Etienne
Mardi 18 octobre 2022 ((rezonodwes.com))–
Haïti est dévastée par une crise politique qui semble être alimentée par des acteurs nationaux avec la complicité des pays voisins. Ladite crise, qui a atteint un niveau infernal avec l’assassinat du président haïtien Jovenel Moise en juillet 2021, s’est amplifiée davantage avec le manque de capacité du gouvernement d’Ariel Henry à rétablir et à maintenir un climat d’apaisement social et de paix. À la suite des manifestations politiques demandant sa démission, le premier ministre Ariel a carrément sollicité de manière voilée, par décret du 7 octobre 2022, l’intervention militaire en Haïti sous le couvert du concept « crise humanitaire en Haïti ». Cette requête a amené plusieurs Haïtiens à partager leurs préoccupations avec le Conseil de sécurité de l’ONU concernant les questions de crise humanitaire et d’intervention militaire étrangère qui semblent si controversées en Haïti. La crise humanitaire évoquée par le premier ministre Ariel serait-elle fausse?
Crise politique et crise de l’insécurité en Haïti versus crise humanitaire !
La gouvernance politique en Haïti présente beaucoup de défis. Le gouvernement d’Ariel est très limité dans sa légitimité parce qu’il s’est retrouvé à la tête du pays dans un contexte assez spécial. Cela dit, il ne peut pas et ne doit pas exercer tous les rôles exclusivement réservés à un Président constitutionnellement élu et qui serait absent, quel que soit le motif. C’est pourquoi sa mission première était d’instaurer un climat d’apaisement social en créant une harmonie entre les acteurs politiques pour organiser les élections dans 90 jours et remettre le pouvoir à des élus afin de combler le vide institutionnel. Face à l’échec de ce gouvernement, plusieurs analystes politiques se questionnent sur la motivation réelle du premier ministre Ariel à garder le pouvoir; alors qu’il était supposé remettre le pouvoir le 7 février 2022, ou en mai 2022, au plus tard, à cause du tremblement de terre dans le grand sud du pays.
Selon plusieurs analystes politiques et des journalistes, la crise politique ou la crise de l’insécurité en Haïti ne s’est pas produite de manière spontanée. C’est une crise bien planifiée, organisée et structurée par les acteurs qui en profitent. Ladite crise est voulue en Haïti par les secteurs qui ne veulent pas qu’Haïti soit stable. Elle est créée volontairement par les acteurs pour avoir la main mise sur le pouvoir politique en se servant de la pauvreté des jeunes dans les bidonvilles. On a armé ces jeunes dans l’objectif ultime de déstabiliser le pays pour créer à la fois une crise politique et une insécurité galopante. Pour bien asseoir ces deux vecteurs et atteindre les objectifs d’instabilité, les acteurs ont créé intentionnellement une rareté des biens et des services sur le marché afin de provoquer une hausse des prix généralisée pour que manger à sa faim soit très difficile. Comme corolaire, plusieurs personnes sont incapables en octobre 2022 de satisfaire leurs besoins primaires et se retrouvent dans une situation difficile.
Malgré toutes les calamités relatives aux assassinats, aux kidnappings et à la fuite des propriétaires de maisons, la population haïtienne s’est montrée résiliente en acceptant de vivre avec le potentiel minimal de la production locale. Même par rapport à la pandémie de la covid-19, la population ne fait pas des exigences au gouvernement. Elle se fie tout simplement aux infusions des plantes naturelles guérisseuses du pays. Fort de ce constat, il semble qu’il y aurait eu beaucoup plus de morts par balles assassines que de morts par la covid-19 dans le pays. Pour ce qui est du choléra, on n’en avait pas entendu parler durant les 10 derniers mois et les cinq dernières années passées. Ce dossier du choléra semble être évoqué une ou deux semaines avant que le gouvernement en parle de crise humanitaire pour justifier une intervention UN en Haïti. Si pour certains, cette situation ressemble à une crise humanitaire réelle. Pour d’autres, il s’agit de préférence d’une crise humanitaire apparente.
Les faits réels
Selon plusieurs personnes (militants, leaders politiques, journalistes), beaucoup de jeunes haïtiens des quartiers défavorisés auraient été armés avec la complicité de certaines autorités haïtiennes, des élites économiques, des secteurs ayant la franchise douanière et des pays voisins. Ces jeunes de 13 à 25 ans n’ont jamais voyagé à l’extérieur du pays ni occupé un emploi générateur de revenus dans le secteur formel de l’économie. Comment pourront-ils avoir en leurs possessions des armes si sophistiquées et coûteuses, telles que des kalachnikov, AK 47, des fusils m4, m16, des mitraillettes, etc. Comment ne sont-ils jamais en rupture de munitions? Dans les images postées à travers les médias sociaux incluant les messages que ces jeunes livrent, plusieurs d’entre eux affirment qu’ils ont été armés par des « boss ». Deux mois de cela, un cadre du pouvoir, un révérend père de l’Église épiscopale et plusieurs autres personnes ont été incarcérés à cause de leurs soupçons d’implications dans l’affaire de conteneurs et de bateau contenant des armes illégales et des munitions identifiées par les employés de la douane du pays et par la PNH.
La police nationale est souvent dépassée par l’insécurité où plusieurs policiers perdent leurs vies dans des opérations. Cette institution à son plus haut niveau serait trop complaisante parce qu’elle protège un groupe de personnes par rapport à un autre. De leur côté, les militaires des Forces Armées Haïtiennes remobilisées viennent parfois en soutien aux policiers en participant à quelques opérations; mais, les instances internationales semblent s’opposer systématiquement à toute idée visant à renforcer et à équiper les militaires haïtiens.
Au lieu de penser aux interventions des militaires étrangers, ne serait-il pas mieux de valoriser les vaillants militaires haïtiens dans la perspective d’une solution haïtienne authentique? La PNH et les FAD’H commencent déjà à travailler ensemble. Il suffit que les deux hauts états-majors de ces deux institutions prennent leurs responsabilités par rapport à leurs missions de servir, protéger, et défendre le pays.
Et si on ose dire une vérité au sujet de la crise humanitaire, peu importe sa nature !
Cette insécurité qui a couté la vie à plusieurs personnes depuis plusieurs années n’a jamais été une préoccupation majeure pour le gouvernement. Au contraire, les autorités ne voyaient pas en cela une potentielle crise humanitaire. Sinon, pourquoi avoir attendu octobre 2022 pour solliciter l’intervention étrangère afin de résoudre un problème politique « sous couvert de crise humanitaire », pendant que la population demande la démission du premier ministre.
La population haïtienne est fatiguée avec la misère et la faim. Elle demande seulement des hommes plus intègres à la tête du pays qui sont capables d’abattre l’insécurité, favoriser la libre circulation des personnes, combattre le phénomène du banditisme sous toutes ses formes et sans exclusion sociale, faire baisser la cherté de la vie, instaurer un climat de confiance.
L’aide humanitaire ou crise politique exceptionnelle
Selon Wikipédia, « l’aide humanitaire est une aide d’urgence et ponctuelle mise en place lors d’une situation de crise exceptionnelle ou catastrophe naturelle ». Par crise exceptionnelle, il faudra comprendre une situation qui s’est produite de par elle-même où la vie d’un nombre-personne est menacée. Dans le contexte actuel en Haïti, ce sont les autorités qui menacent la vie de paisibles citoyens en armant les bandits, en leur donnant des munitions et en créant la rareté des biens et des services. Ce sont les politiciens Haïtiens qui font la lutte pour le pouvoir en faisant passer leurs intérêts mesquins avant les attentes collectives. Il suffit de changer ce comportement irresponsable et en une semaine il n’y aura plus de crise politique ou crise humanitaire.
Au plus haut niveau de la Police Nationale d’Haïti, il y a trop de complaisance avec les grands et les petits bandits. La hiérarchie est politisée et la base de la police ne peut pas faire la police de manière neutre et objective. Quant aux Forces Armées d’Haïti, elles appuient la police quand c’est nécessaire. Mais, elles n’ont pas droit au renforcement et aux équipements parce que des mains invisibles ne veulent pas. En responsabilisant ces deux forces, un mois serait largement suffisant pour démanteler les gangs armés et rétablir la paix dans la cité.
L’aide humanitaire et catastrophe naturelle
Par catastrophe naturelle, on fait référence au tremblement de terre, au tsunami, à l’inondation, au cyclone tropical, etc. Ces genres de situation qui arrivent naturellement mettent souvent une portion de la population en difficulté où les victimes perdent leurs maisons, leurs jardins, leurs biens, etc. Plus la catastrophe est complexe, plus elle engendre un besoin humanitaire urgent. Le plus souvent, les organisations internationales et les pays voisins apportent du support alimentaire, des kits de santé ou tout autre besoin pour fournir un appui aux victimes sans une demande formelle du pays en nécessité; car, c’est avant tout une solidarité internationale. Dans le cas d’Haïti, le soutien humanitaire devrait être en continuité constante pour soutenir les hôpitaux et dans la fourniture des produits de première nécessité. Les organismes spécialisés des Nations-Unies ne devraient pas ralentir leurs interventions de terrain.
En résumé, cette réflexion laisse présager qu’Haïti a certainement une crise politique mise en place par plusieurs acteurs pour alimenter l’insécurité et l’instabilité. Il suffit à ce gouvernement de constater son échec, de tirer la révérence et de faire place à d’autres leaders qui pourraient bien avoir de meilleures stratégies pour le bien-être collectif – L’ONU devra écouter la consultation populaire gratuite sur bien des dossiers. Même si on voudrait concéder une certaine légalité au premier ministre du fait qu’il est encore au pouvoir, il faudra admettre qu’il n’a pas la légitimité pour inviter une force militaire étrangère en Haïti. Une solution haïtienne devrait être priorisée et soutenue pour renforcer la PNH et les FAD’H afin d’organiser les élections en Haïti.
Jean-Sylvio Etienne
Analyste de politique
e-mail : ejeansylvio@gmail.com

