par Dr Arnousse Beaulière
Economiste, Analyste politique, Essayiste
Dernière publication (sous la direction de) :
L’immigration en partage. Histoires de vie Ici et Là-Bas, Un point c’est tout !, 2020.
Mardi 17 août 2021 ((rezonodwes.com))–
Il y a 11 ans, le terrible séisme du 12 janvier 2010 d’une magnitude de 7 sur l’échelle de Richter a provoqué environ 300 000 morts, 220 000 blessés, 280 000 logements endommagés, et 1,5 million de déplacés notamment dans l’Ouest et le Grand Sud du pays[1].
Haïti est un pays extrêmement vulnérable aux désastres climatiques. Le sociologue Richener Noël, spécialiste de questions environnementales, le décrit ainsi : « Le pays est dans un état dit de vulnérabilité permanente, lié aux risques d’inondation, de glissement de terrain, de pollution, d’érosion, etc. […] En milieu rural, le déboisement, le morcellement des terres, les mauvaises pratiques de cultures, l’érosion et la dégradation des bassins versants sont inquiétants »[2]. Et d’ajouter : « La couverture végétale du territoire s’est réduite à environ 2% (environ 15% si l’on tient compte des cultures arborées). […] La dégradation des bassins versants, liée au déboisement, est sans doute la cause principale des inondations qui provoquent de nombreux dégâts (matériels et humains) lors de fortes précipitations […] »[3]. Si bien qu’en 2012, deux ans après le séisme, l’ouragan Sandy a replongé Haïti dans la détresse sanitaire et alimentaire (au moins 52 morts, 15 disparus, 19 blessés, de nombreuses plantations détruites, des routes coupées, 18 000 sans-abris)[4].
Quatre ans plus tard, en 2016, le Grand Sud, une partie de l’Ouest (La Gonâve), le bas Nord-Ouest, et le Haut Artibonite furent ravagés par l’ouragan Matthew, avec des rafales de vents à 250 km/h et des pluies torrentielles. Un très lourd bilan a été communiqué par le gouvernement Privert/Jean-Charles : 546 personnes tuées, 150 000 sans logement, 100 portées disparues et 439 blessées[5]. A partir des données de l’UNICEF, l’économiste Anderson Vil précise : « Du côté alimentaire, la situation est aggravée avec 1.4 million de personnes en besoin alimentaire d’urgence et environ 112 000 enfants sujets à la malnutrition aiguë globale […]. Sur le plan économique, le coût de la catastrophe est énorme.[6] » Il poursuit : « Les évaluations font état d’une perte estimée à 1.9 milliard de […] dollars, soit l’équivalent du budget national de l’année fiscale en cours […] La perte des productions agricoles locales a contracté l’offre domestique, qui du même coup conduit à un renchérissement des prix internes. Le taux d’inflation a grimpé jusqu’au seuil de 14.3% trois mois après Matthew. De cette instabilité des prix domestiques s’accouple une extraordinaire dépréciation du taux de change qui a atteint quasi 70 gourdes pour 1 dollar.[7] »
Le 6 octobre 2018, un séisme d’une magnitude de 5,9 a frappé les départements du Nord-Ouest, du Nord et de l’Artibonite, engendrant d’importants dégâts : 15 morts, 332 blessés ; 168 logements détruits, et 2 280 endommagés[8].
Et près de 3 ans plus tard, le 14 août 2021, une large partie du Grand Sud (Sud-Ouest, Nippes, Grand’Anse) a été ravagée par un séisme d’une magnitude de 7,2 ; près de 1 941 morts, 9 900 blessés, 60 000 maisons détruites, 76 000 maisons endommagées, 75 000 familles sinistrées ont été recensés selon un bilan provisoire de la Protection civile, organe du ministère de l’Intérieur et des Collectivités locales.
Dans le sillage de ce puissant séisme, le 16 août 2021, la tempête Grace s’est abattue sur Haïti. Les fortes pluies de cette dépression tropicale ont entraîné d’importantes inondations touchant de nombreuses maisons notamment dans le Sud-Est, provoquant 3 morts.
Tous ces dégâts considérables en termes de pertes en vies humaines et de matériels prouvent, s’il en est besoin, que cette tragédie, qui s’inscrit dans un cycle infernal de désastres naturels depuis des décennies – pour ne pas dire depuis le XVIIIe siècle selon les experts[9] –, n’est pas prise en charge correctement par les pouvoirs politiques successifs, quels qu’ils soient[10].
Or, l’urgence écologique, au sens de l’écologie politique relative « à l’enjeu des conséquences du cumul des urgences naturelles et sociales »[11], pour citer le sociologue Bruno Villalba, est plus que jamais un problème majeur de politique publique environnementale.
Dans ce contexte d’une complexité inouïe, comment les dirigeants haïtiens, peu connus pour leurs compétences, leur sens de responsabilité et leur intégrité morale, ont-ils réagi ? Comment devraient-ils s’y prendre désormais pour être à la hauteur de cet enjeu crucial pour l’avenir d’Haïti ?
La rubrique « Haïti dans tous ses états » est un espace de décryptage, d’analyse et de mise en perspective de l’actualité haïtienne tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. C’est aussi un espace de rencontres avec celles et ceux qui font parler d’Haïti autrement, positivement.
Dr Arnousse Beaulière
Economiste, Analyste politique, Essayiste
[1] Jonathan Watts, « Haiti making good progress in health but challenges remain », The Lancet [En ligne], vol. 384, n° 9952, 18 October 2014, p. 1413-1414 [consulté le 10 février 2019]. Disponible sur: Haiti making good progress in health but challenges remain – The Lancet ; Marc Schuller et Pablo Morales, (2012), Tectonic Shifts, Haiti since the Earthquake, Sterling, Kumarian Press, p.1, cité par Louis Charles Gagnon-Tessier, « La gestion de crise : analyse du cas du tremblement de terre de 2010 en Haïti », Groupe d’étude, de recherche et de formation internationales (GERFI), Ecole nationale d’administration publique [En ligne], 17 février 2017, p. 3 [consulté le 15 août 2021]. Disponible sur : GERFI_CriseHaiti_LCGT (enap.ca)
[2] Richener Noël, « La détérioration de l’environnement en Haïti au regard de la gouvernance », Humanitaires en mouvement [En ligne], Octobre 2013, n°12, p. 8 [consulté le 28 septembre 2018]. Disponible sur : La détérioration de l’environnement en Haïti au regard de la gouvernance – Groupe URD
[3] Ibid.
[4] Le Monde, « L’ouragan Sandy précipite Haïti dans la détresse sanitaire et alimentaire » [En ligne], 30 octobre 2012 [10 février 2019] L’ouragan Sandy précipite Haïti dans la détresse sanitaire et alimentaire (lemonde.fr)
[5] Chiffres repris par Anderson Vil, « Et si Matthew n’était pas le seul responsable de l’insécurité alimentaire en Haïti », Les classiques des sciences sociales [En ligne], juin 2017, p. 10 [consulté le 28 septembre 2018]. Disponible sur : Anderson VIL, Et si Matthew n’était pas le seul responsable de l’insécurité alimentaire en Haïti (uqac.ca)
[6] Ibid.
[7] Ibid.
[8] Bilan provisoire communiqué par le chef de gouvernement, Rezo Nòdwès, « Séisme-Nord’Ouest : Céant fait appel aux donateurs internationaux » [En ligne], 9 octobre 2018 [9 octobre 2018] Séisme – Nord’Ouest : Céant fait appel aux donateurs internationaux | Rezo Nòdwès (rezonodwes.com)
[9] A propos de la problématique de la gestion des risques naturels en Haïti, voir Hervé Saint Preux, « Les prochaines élections en Haïti et la problématique de la gestion des risques » [En ligne], Huffington Post, 30 mars 2015 [15 juillet 2015] Les prochaines élections en Haïti et la problématique de la gestion des risques | HuffPost Québec Nouvelles (huffingtonpost.ca)
[10] Voir l’excellent film-documentaire « Assistance mortelle » du cinéaste haïtien Raoul Peck, sorti en 2013. Raoul Peck/ARTE, Assistance mortelle [vidéo en ligne]. YouTube, 3 février 2020 [17 août 2021] Assistance mortelle, une occasion en or pour piller Haïti pour les blancs et nos politiciens. – YouTube
[11] Voir Bruno Villalba, « L’écologie politique face au délai et à la contraction démocratique », Ecologie & politique [En ligne], 2010/2, n°40, p. 95-113 [consulté le 15 janvier 2019]. Disponible sur : L’écologie politique face au délai et à la contraction démocratique | Cairn.info



