Ni Digicel ni le gouvernement de transition n’ont jamais vraiment expliqué à la population la nature exacte de cette vulnérabilité. Ils ne le feront probablement pas davantage aujourd’hui. Digicel a préféré ménager le pouvoir en place. Le gouvernement, de son côté, a toléré l’occupation progressive de la zone métropolitaine et de ses infrastructures critiques par les gangs. Dans le même temps, il a accepté ou laissé se déployer un contingent de plus de 1300 soldats salvadoriens, dans un cadre dont la nature précise (bilatéral ou multilatéral) reste opaque.
Depuis des années, les millions de clients haïtiens de Digicel paient le prix fort d’une situation intenable. Les coupures répétées du câble de liaison internationale, les interruptions de service et les difficultés croissantes d’accès au réseau ne sont pas de simples accidents techniques. Elles résultent directement de l’emprise des gangs armés sur la zone métropolitaine de Port au-Prince et sur les principales routes nationales. Ces groupes ciblent depuis longtemps les infrastructures de Digicel, en particulier sa liaison internationale, pour des raisons purement économiques : extorquer de l’argent.
Digicel a géré tant bien que mal cette pression. L’entreprise a multiplié les communiqués rassurants, banalisé un problème structurel et évité soigneusement de demander au gouvernement haïtien d’assumer sa responsabilité première : garantir la sécurité des infrastructures de télécommunications. Cette gestion de crise, déjà pénible pour les usagers, risque désormais de basculer dans une dimension nouvelle et plus dangereuse.
Le groupe Digicel opère à la fois en Haïti et au Salvador, même si un projet de cession de la filiale salvadorienne a été annoncé. Les plus de 1300 soldats salvadoriens déployés sur le sol haïtien utilisent les facilités de roaming offertes par ce réseau présent des deux côtés. Il est rapporté qu’un des quatre soldats salvadoriens disparus communiquait par téléphone avec ses proches au moment de l’attaque à Santo. Dans ce contexte, la dernière coupure du 27 octobre 2025 n’est plus perçue comme les précédentes. Elle intervient alors que les gangs armés sont désormais en conflit ouvert avec le Salvador, qui se présente comme leur ennemi déclaré.
Dès lors, s’attaquer aux intérêts de Digicel en Haïti, et particulièrement au câble international, peut ne plus relever uniquement de l’extorsion financière. Cela peut être ressenti, du côté des gangs, comme une manière indirecte de frapper le Salvador. Les clients haïtiens, qui n’ont rien demandé, se retrouvent pris en otage dans une confrontation qui les dépasse complètement.
Ni Digicel ni le gouvernement de transition n’ont jamais vraiment expliqué à la population la nature exacte de cette vulnérabilité. Ils ne le feront probablement pas davantage aujourd’hui. Digicel a préféré ménager le pouvoir en place. Le gouvernement, de son côté, a toléré l’occupation progressive de la zone métropolitaine et de ses infrastructures critiques par les gangs. Dans le même temps, il a accepté ou laissé se déployer un contingent de plus de 1300 soldats salvadoriens, dans un cadre dont la nature précise (bilatéral ou multilatéral) reste opaque.
En cédant une part essentielle de ses obligations régaliennes – sécuriser les personnes et les biens, y compris les infrastructures vitales – le pouvoir haïtien a placé une entreprise de télécommunications et, à travers elle, des millions de citoyens dans une position de faiblesse structurelle. Haïti risque de devenir le théâtre d’intérêts croisés qui ne sont pas les siens : ceux
d’un président salvadorien engagé dans une guerre contre les gangs, ceux de groupes criminels qui contrôlent déjà une bonne partie de la capitale, et ceux d’une entreprise privée qui tente de survivre entre deux feux.
Les usagers de Digicel doivent se préparer à des conditions de service encore plus dégradées. Les coupures risquent de se multiplier, non plus seulement pour des raisons de racket, mais aussi parce que le réseau est devenu, malgré lui, un enjeu dans une confrontation plus large. Cette situation n’est pas une fatalité technique. Elle est le produit d’une irresponsabilité politique prolongée : celle d’avoir laissé les gangs s’installer sur les infrastructures stratégiques, et celle d’avoir ouvert le territoire à une présence militaire étrangère sans clarifier les règles, les responsabilités et les protections nécessaires.
L’opinion publique haïtienne a le droit de savoir que la qualité de son service de téléphonie et d’internet est désormais exposée à des logiques qui dépassent largement le simple dysfonctionnement commercial. Elle a aussi le droit d’exiger que l’État assume enfin ses devoirs élémentaires au lieu de les sous-traiter ou de les abandonner. Car ce sont les millions de clients ordinaires, et non les décideurs, qui en paieront le prix chaque jour davantage.

