par Arnousse Beaulière
Économiste, Analyste politique, Écrivain
Le texte qui suit est un extrait de l’essai Haïti : Changer d’ère (L’Harmattan, 2016, p. 75-77) de Dr Beaulière. Notez bien que, si ce livre a été publié en novembre 2016, son contenu est plus que jamais d’actualité. La situation critique dans laquelle se trouve le Parc industriel de Caracol en est une parfaite illustration
Vendredi 5 avril 2019 ((rezonodwes.com))– « Les Etats-Unis ont toujours considéré Haïti comme appartenant à leur arrière-cour[1]. Ils opèrent ainsi, depuis des décennies, à travers les organisations internationales (FMI, BM, OMC) – avec la complicité des dirigeants et une partie de l’oligarchie des affairistes qui en profitent pour s’enrichir allègrement – pour imposer à Haïti des politiques économiques néolibérales synonymes de paupérisation de la population.
Ce que l’ex-président américain Bill Clinton a reconnu, en évoquant, le 10 mars 2010, devant la Commission des affaires étrangères du Sénat américain, « le rôle que son administration a joué dans l’exportation vers Haïti de denrées alimentaires américaines subventionnées, profitant du fait que la baisse des droits de douane était une des conditions attachées aux prêts du FMI et de la BM »[2].
Ainsi que le rappelle Radio Télé Métropole, « le riz américain […] était moins cher que les variétés cultivées sur place, et a ainsi contribué à l’effondrement de l’industrie du riz dans le pays : en 1998, l’offre de riz en Haïti était produite à 47% à l’intérieur du pays, contre seulement 15% en 2008 ».
Par ailleurs, « la capacité agricole a également été fragilisée par le flot d’aide alimentaire envoyée pour faire face aux crises humanitaires, dont une partie s’est retrouvée sur les marchés locaux ». « C’était une erreur à laquelle j’ai contribué. Je dois vivre chaque jour avec les conséquences du fait qu’Haïti ait perdu la capacité de produire du riz pour nourrir sa population, à cause de ce que j’ai fait, moi et personne d’autre », a reconnu l’ancien occupant de la Maison Blanche.
C’est pourtant le même qui est venu inaugurer, aux côtés du président Martelly, le Parc industriel de Caracol (PIC) dont l’implantation a été tranchée sans véritable consultation de la population[3]. Selon le décryptage des courriels de la famille Clinton sur la situation haïtienne par Jonathan M. Katz, « la construction d’usines de vêtements de bas coûts [comme le PIC] et priorisant les exportations vers le marché américain est venue au centre de la réponse américaine en Haïti[4] » après le séisme du 12 janvier 2010.
Financé par le gouvernement américain et la Banque interaméricaine de développement (BID) avec un premier décaissement de 250US$ millions, le PIC s’inscrit exactement dans le cadre des politiques néolibérales dictées par le trio FMI-BM-OMC sous l’égide des puissances occidentales.
Il constitue un cas d’école en matière d’ingérence et de « commercialisation de la souveraineté de l’Etat »[5] haïtien à travers des projets d’investissements directs étrangers portés par des multinationales s’installant dans des zones franches[6]. Si bien que l’Etat haïtien a encouragé l’implantation du PIC avec toutes les facilités et incitations fiscales d’usage en se plaçant dans le cadre des lois votées par le Congrès américain[7].
Le PIC est exploité majoritairement par l’entreprise coréenne S&H Global, filiale de SAE-A Trading, laquelle assemble des vêtements pour de grandes compagnies américaines, comme JC Penny, Wal-Mart et autres – faisant ainsi d’Haïti ce que Noam Chomsky appelle une « base d’exportation ».
Si les promoteurs de ce parc industriel – investisseurs étrangers et gouvernement – n’ont cessé d’en faire l’éloge avec la promesse de création de 60 000 emplois entre 2012 et 2017, de nombreuses critiques ont été émises néanmoins. Ainsi, l’économiste Camille Chalmers de la Plateforme haïtienne de plaidoyer pour un développement alternatif (PAPDA)[8] considère que ce parc représente une menace pour la richesse écologique de la région.
De même, des experts américains indépendants ont signalé, avant l’implantation du parc, les risques qu’il pourrait entraîner pour l’environnement et la santé publique mais leurs études ont été ignorées[9]. Contrairement aux promesses faites, le PIC est loin d’être une réussite pour les habitants de la zone. »
Arnousse Beaulière
[1] Voir Bill Quigley, « Why the US owes Haiti Billions – – The Briefest History », The Huffington Post, 3 September 2015.
[2] Radio Télé Métropole, « Haïti : le mea culpa de Bill Clinton », 21 avril 2010.
[3] Voir Frédéric Thomas, « Haïti : Un modèle de développement anti-paysan », CETRI, 01 décembre 2014.
[4] Jonathan M. Katz, « The Clintons’ Haiti Screw-Up, As Told By Hillary’s Emails », Politico, September 2, 2015, trad. fr. Patrick Saint-Pré, « Ce que révèlent les e-mails de la famille Clinton sur Haïti », Le Nouvelliste, 4 septembre 2015.
[5] L’expression est de Romen Palan, « Paradis fiscaux et commercialisation de la souveraineté de l’Etat », L’Economie politique, n°15, 2002/3, cité dans Le Monde Diplomatique, Juillet 2015. Pour en savoir plus, voir Christian Chavagneux, Economie politique internationale, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2010.
[6] Si ces zones franches sont plébiscitées, notamment, dans le rapport, Haïti : Des catastrophes naturelles à la sécurité économique, publié, en 2009, pour le compte de l’ONU, par l’économiste Paul Collier, ancien directeur du Groupe de Recherche sur le Développement de la BM entre 1998 et 2003, leurs limites avaient déjà été démontrées par d’autres chercheurs près de vingt ans auparavant. Voir Jean-Pierre Barbier et Jean-Bernard Véron, Les zones franches industrielles d’exportation (Haïti, Maurice, Sénégal, Tunisie),Paris, Karthala, 1991.
[7] Comme l’explique le programme Better Work Haiti, « vers le milieu et la fin des années 2000, le Congrès américain a voté les lois HOPE et HOPE II (Haitian Hemispheric Opportunity through Partnership Encouragement, ou lois sur les opportunités hémisphériques d’Haïti par l’encouragement au partenariat), qui élargissaient l’entrée en franchise de droits pour les textiles, les vêtements et autres biens ; ces avantages ont été prolongés jusqu’en 2020 dans le cadre de la loi HELP (Haitian Economic Lift Program) ». Cette dernière fut votée par le Congrès américain, en mai 2010, cinq mois après le séisme : http://betterwork.org/global/?page_id=1903&lang=fr
[8] Organisation membre du Comité pour l’annulation de la dette du Tiers-Monde (CADTM).
[9] Amélie Baron, « Le parc industriel de Caracol, un nouvel espoir de sauver Haïti », France Inter, 01 novembre 2012.


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