Le président salvadorien Nayib Bukele a adressé, le 29 octobre 2026, un message en créole haïtien directement au peuple d’Haïti. Dans ce texte publié sur X, alors que son pays achevait le déploiement de plus de 2 000 soldats sur le sol haïtien, Bukele a tenu à lever toute ambiguïté : « Sa a se pa yon operasyon kont pèp ayisyen an, ni yon envazyon peyi Ayiti. » Ce n’est ni une opération contre le peuple haïtien, ni une invasion. El Salvador, a-t-il insisté, n’est pas une grande puissance, n’a aucun intérêt à dominer les Haïtiens ni à mettre la main sur les richesses du pays. Son pays est « modeste et en développement ». L’objectif immédiat est le retour vivant de quatre techniciens d’aviation salvadoriens, kidnappés dans une embuscade, et de « donner une leçon » aux gangs qui font souffrir la population, tuent ceux qu’elle aime et l’empêchent de vivre librement, sans peur.
Bukele a rappelé que son pays a connu un bain de sang encore plus terrible, qu’il a surmonté pour devenir l’un des plus sûrs du continent. Il a souligné que le Salvador finance près de 90 % de l’opération sur ses propres ressources. « Nou pa vin ann Ayiti pou nou touche lajan… Nou vin ann Ayiti pou nou goumen kont mechan yo » : nous ne sommes pas venus pour l’argent, mais pour combattre les méchants. Il a appelé à la confiance, à la prière au « seul vrai Dieu » pour la guérison d’Haïti, et a cité 2 Chroniques 7:14 : si le peuple qui porte le nom de Dieu s’humilie, prie, le cherche et se détourne de ses mauvaises voies, alors Dieu entendra, pardonnera et guérira le pays. « Ede nou ede Ayiti » – aidez-nous à aider Haïti –, a-t-il conclu, promettant le retrait une fois la mission terminée, dans l’espoir que les générations futures se souviennent des Salvadoriens comme d’amis.
Ces paroles expriment de bons sentiments, une solidarité fondée sur l’expérience partagée de la violence extrême, et une dimension spirituelle qui peut résonner dans une société haïtienne profondément religieuse. La référence biblique et l’appel à la prière traduisent une vision morale de la lutte contre le mal. Pourtant, ces intentions bienveillantes et ces versets risquent de buter de plein fouet sur les réalités socio-économiques et politiques haïtiennes, ainsi que sur un contexte plus large où les gangs armés jouent un rôle dans le maintien d’un chaos qui facilite des formes de recolonisation.
Haïti souffre d’une pauvreté structurelle extrême, d’un chômage massif, d’institutions fragiles, d’une élite souvent déconnectée et d’une histoire longue d’interventions extérieures qui ont rarement produit de solutions durables. La violence des gangs n’est pas seulement un phénomène criminel isolé ; elle prospère sur le terreau de la misère, de l’absence d’opportunités pour la jeunesse, de la corruption et de la faiblesse de l’État. Une opération militaire, même motivée par de justes causes et financée en grande partie par un pays du Sud, ne peut à elle seule résoudre ces racines profondes. Les « leçons » données aux gangs par la force peuvent apporter un répit temporaire, mais sans transformation socio-économique et politique réelle, la violence tend à se reproduire sous d’autres formes.
Plus encore, le chaos actuel s’inscrit dans un contexte où les groupes armés ont contribué à créer et à entretenir l’instabilité. Dans ce cadre, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé assure la gestion du pays dans une période de transition. Or, cette gestion est marquée par des critiques persistantes de gaspillage des deniers publics et d’une tolérance de fait à la présence et à l’action des groupes armés, malgré les discours de fermeté. Tant que l’autorité de l’État reste compromise, que les ressources publiques sont mal utilisées et que les réseaux qui nourrissent les gangs ne sont pas véritablement démantelés, les interventions extérieures,
même bien intentionnées, peinent à produire des résultats durables et risquent d’être instrumentalisées dans des dynamiques de dépendance et de perte de contrôle national.
Les bons sentiments et les citations bibliques de Bukele se heurtent ainsi à une réalité où le problème dépasse largement la dimension purement sécuritaire. Ils se heurtent aussi à une histoire haïtienne marquée par des occupations et des tutelles qui, sous prétexte d’aide, ont souvent affaibli la souveraineté plutôt que de la renforcer.
Au final, la seule façon d’aider vraiment Haïti est de l’aider à recouvrer pleinement sa souveraineté. Seuls les Haïtiens, maîtres de leurs institutions, de leurs ressources et de leurs choix politiques, peuvent apporter des solutions durables aux problèmes auxquels le pays fait face. Toute aide extérieure digne de ce nom doit renforcer cette capacité d’auto détermination, et non la contourner ou la remplacer. Les intentions sincères, aussi louables soient-elles, ne suffiront jamais à se substituer à la volonté et à la responsabilité d’un peuple libre.

