16 octobre 2026
Fils-Aimé quitte Haïti « sur la pointe des pieds », sans trompette ni tambour : « Ses jours sont comptés », affirme le Dr Josué Renaud, qui dénonce un nouveau voyage de lobbying à Washington
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Fils-Aimé quitte Haïti « sur la pointe des pieds », sans trompette ni tambour : « Ses jours sont comptés », affirme le Dr Josué Renaud, qui dénonce un nouveau voyage de lobbying à Washington

Port-au-Prince, jeudi 15 octobre 2026. — Le Premier ministre de doublure Alix Didier Fils-Aimé a quitté Haïti pour Washington dans une discrétion inhabituelle, sans annonce préalable de la Primature portée à la connaissance de Rezo Nòdwès ni mobilisation protocolaire comparable à celle de ses précédents déplacements. Ce nouveau voyage, entrepris moins d’un mois après son séjour à New York à l’occasion de l’Assemblée générale des Nations unies, suscite des interrogations sur son objet, ses interlocuteurs et ses éventuelles retombées pour Haïti. Interrogé jeudi soir par Rezo Nòdwès, le docteur Josué Renaud, directeur exécutif de New England Human Rights Organization (NEHRO), y voit une tentative de lobbying destinée à préserver la position politique d’un chef de gouvernement dont il conteste sévèrement le bilan sécuritaire et électoral. « Alea iacta est », affirme-t-il, estimant que les jours politiques de Fils-Aimé sont désormais comptés.

Rezo Nòdwès : Monsieur Fils-Aimé a quitté Port-au-Prince sur la pointe des pieds, sans tambour ni trompette. Une situation inhabituelle pour un Premier ministre qui, lors de ses précédents déplacements, mobilisait ministres, directeurs généraux et autres responsables gouvernementaux venus le saluer à l’aéroport, avant son embarquement à bord d’un avion privé affrété à un coût qui n’a pas été publiquement précisé. Cette fois, aucune communication préalable de la Primature n’a été portée à notre connaissance. Comment expliquez-vous ce changement d’attitude et quel serait l’objectif de sa présence à Washington, notamment auprès de l’OEA ?

Dr Josué Renaud : Le responsable de NEHRO considère ce départ discret comme le signe d’une fragilisation du Premier ministre auprès de ses partenaires internationaux.

« Après plus de vingt mois à la tête de l’État haïtien, comme Premier ministre-président, ses patrons ont constaté qu’il a échoué », déclare-t-il.

Selon lui, Fils-Aimé aurait progressivement compris que ses soutiens internationaux lui accordent désormais une confiance limitée, notamment en raison des engagements pris concernant la sécurité et les élections.

« Il est en disgrâce », estime Renaud.

Le défenseur des droits humains affirme que les lobbyistes du Premier ministre à Washington lui auraient recommandé d’effectuer ce déplacement afin d’essayer de rétablir ses relations avec certains interlocuteurs internationaux.

« Comme c’est lui qui gaspille l’argent du pays, il a des lobbyistes à Washington qui lui ont dit de venir pour voir comment il pourrait gérer cette situation », accuse-t-il.

Pour Renaud, la discrétion entourant le départ serait ainsi liée à une prise de conscience de la précarité politique du chef du gouvernement.

« Il réalise que ses jours sont comptés. Il tente un dernier effort pour voir s’il peut se rattraper. »

Rezo Nòdwès : Lorsque vous affirmez que les jours de Fils-Aimé sont comptés, faites-vous directement référence à son incapacité présumée d’organiser les élections du 13 décembre ? Jusqu’à présent, ni le Conseil électoral provisoire ni la Primature n’ont officiellement annoncé l’annulation du scrutin. Le ministre de l’Intérieur, Paul Antoine Bien-Aimé, a même publié un communiqué relatif à la démission des agents exécutifs intérimaires désireux de se porter candidats, dans les sept jours suivant la publication du décret électoral. Le gouvernement croit-il encore à cette échéance ?

Dr Josué Renaud : Le responsable de NEHRO ne partage pas cette perspective.

Pour lui, les initiatives administratives du gouvernement participent davantage d’une stratégie de communication que d’une préparation électorale susceptible d’aboutir dans les délais annoncés.

« C’est pour la galerie », déclare-t-il à propos du communiqué ministériel.

Il estime que les autorités savent elles-mêmes que les élections ne pourront pas être organisées le 13 décembre, tout en maintenant publiquement l’apparence d’un calendrier toujours applicable.

Renaud accuse ainsi les responsables gouvernementaux de multiplier les démarches dilatoires pour donner l’impression que le processus suit normalement son cours.

« Ils savent très bien qu’il n’y aura pas d’élections le 13 décembre », soutient-il en substance.

Selon son analyse, cette politique d’affichage s’expliquerait également par la crainte de perdre les soutiens étrangers dont dépendrait, à ses yeux, la continuité de la transition.

Rezo Nòdwès : Vous faites référence aux déclarations de l’ambassadeur d’Espagne, qui aurait exprimé le souhait de voir Haïti élire en 2027 un président « fréquentable ». Comment interprétez-vous cette intervention d’un diplomate étranger dans les affaires politiques d’un État indépendant depuis 1804 ?

Dr Josué Renaud : Le responsable de NEHRO estime que les représentants étrangers se permettent désormais des appréciations particulièrement sévères sur les dirigeants et les candidats haïtiens.

Il reconnaît que plusieurs compatriotes ont été indignés par les propos attribués au diplomate espagnol.

« Beaucoup de compatriotes sont fâchés parce que l’ambassadeur d’Espagne a dit qu’il souhaiterait, l’année prochaine, si Dieu le veut, des élections avec des gens fréquentables. »

Renaud considère cependant que les dirigeants haïtiens portent également une responsabilité dans cette situation, en raison de leurs pratiques politiques et de leur dépendance envers les représentations diplomatiques.

Il s’interroge notamment sur la liberté de ton qu’un ambassadeur étranger pourrait adopter face à un gouvernement disposant d’une autorité institutionnelle plus affirmée.

« Je ne suis pas sûr que, face à un professionnel qui se respecte, ils se permettraient d’aller aussi loin », estime-t-il.

Selon lui, les comportements de certains responsables politiques ont contribué à installer des rapports diplomatiques déséquilibrés, dans lesquels les partenaires étrangers s’autorisent à porter publiquement des jugements sur l’honorabilité des acteurs nationaux.

Rezo Nòdwès : Pourtant, en 2011, Michel Martelly avait été reçu avec les honneurs en Espagne. Comment expliquer qu’un dirigeant puisse bénéficier du tapis rouge à une époque, puis être considéré différemment quelques années plus tard ?

Dr Josué Renaud : « Il n’y a pas d’amis éternels. Il n’y a pas d’ennemis éternels. Les amis, ce sont les intérêts. »

Pour le défenseur des droits humains, les relations diplomatiques obéissent d’abord aux intérêts des États et à l’évolution des rapports politiques.

Il rappelle qu’un responsable peut être reçu avec les honneurs à une période donnée et connaître ultérieurement une situation diplomatique radicalement différente.

« Hier, ils déroulaient le tapis rouge à Martelly. Aujourd’hui, ils ne peuvent plus le recevoir dans leur pays », affirme-t-il.

Renaud établit un parallèle avec la situation actuelle de Fils-Aimé, qu’il présente comme un ancien partenaire apprécié de certaines chancelleries, mais dont la crédibilité serait aujourd’hui contestée.

« Ils avaient besoin de lui. Mais il leur a tellement menti, notamment chaque fois qu’il devait organiser les élections, qu’ils ont fini par comprendre », accuse-t-il.

Il considère que la répétition des engagements électoraux non concrétisés aurait progressivement altéré la confiance accordée au Premier ministre de facto.

Rezo Nòdwès : Vous évoquez également des situations dans lesquelles des diplomates étrangers auraient imposé leurs conditions à des responsables haïtiens, notamment à l’occasion de rencontres à l’ambassade américaine. Est-ce, selon vous, le résultat d’une dégradation du respect des règles protocolaires ?

Dr Josué Renaud : Le responsable de NEHRO estime que certains dirigeants haïtiens recherchent à tout prix la proximité avec les représentants étrangers, y compris lorsque cette attitude peut affaiblir leur propre autorité institutionnelle.

« Quand ces responsables veulent fréquenter les diplomates, ils ne considèrent pas le protocole », déplore-t-il.

Il rappelle que les relations diplomatiques doivent normalement respecter les attributions des institutions nationales, particulièrement celles du ministère des Affaires étrangères.

Selon lui, le chef de la diplomatie haïtienne devrait jouer pleinement son rôle dans les échanges officiels avec les missions étrangères, afin d’éviter la personnalisation excessive de ces rapports.

Renaud évoque, à titre d’exemple, un épisode qu’il situe lors d’une réception à l’ambassade américaine, le 4 juillet, et qu’il interprète comme une illustration des rapports déséquilibrés entre certains responsables nationaux et leurs interlocuteurs diplomatiques.

Le déroulement précis de cet épisode n’a pas été confirmé indépendamment dans le cadre de cet entretien.

Rezo Nòdwès : Revenons au déplacement de Washington. Pensez-vous que le Premier ministre reviendra en Haïti avec les cérémonies habituelles et un nouveau point de presse ? Depuis son arrivée à la Primature, ses interventions devant les journalistes prennent généralement la forme de déclarations préparées plutôt que de véritables conférences de presse contradictoires. Pourquoi cette réticence à répondre directement aux questions de la presse indépendante ?

Dr Josué Renaud : Le responsable de NEHRO critique les modalités de communication des dirigeants qui, selon lui, préfèrent exposer leurs décisions sans accepter une confrontation approfondie avec les journalistes.

« Ils viennent, ils présentent leur mise en contexte, ils expliquent ce qu’ils ont à expliquer, puis ils disent merci et ils s’en vont », observe-t-il.

Il ajoute que les responsables gouvernementaux laissent parfois à leurs porte-parole ou à leurs collaborateurs le soin de répondre aux interrogations restées sans réponse.

« Pourquoi ? Parce qu’ils sont limités. Quand ils ne peuvent pas répondre aux questions, ils sont obligés de procéder ainsi. »

Pour Renaud, cette observation s’applique également à Fils-Aimé, dont il critique la capacité à justifier publiquement ses décisions et les résultats tangibles de son administration.

Rezo Nòdwès : Que peut réellement obtenir Fils-Aimé à Washington ? La Primature annonce habituellement des rencontres avec de hautes autorités américaines, parfois au Congrès ou dans d’autres institutions. Cette fois, aucune liste précise d’interlocuteurs ni composition de délégation n’a été communiquée à notre connaissance. Peut-il espérer une rencontre de haut niveau au Département d’État ?

Dr Josué Renaud : « Qu’est-ce que Fils-Aimé vient résoudre à Washington ? Rien. Pour être honnête avec vous. »

Le dirigeant de NEHRO réaffirme sa conviction que le Premier ministre a effectué le déplacement sur les conseils de ses lobbyistes, lesquels chercheraient à organiser des rencontres susceptibles d’améliorer sa position diplomatique.

« Il a des lobbyistes à Washington. Ce sont eux qui lui ont dit de venir parce qu’il est en position de faiblesse », déclare-t-il.

Renaud n’exclut pas que des démarches soient entreprises auprès du Département d’État américain, mais doute que les plus hauts responsables de l’administration américaine accordent une priorité à cette visite.

« Les personnes de très haut niveau n’ont pas le temps, actuellement, de recevoir Fils-Aimé », estime-t-il.

Il met également en cause la gestion des ressources publiques, affirmant que le chef du gouvernement disposerait de moyens financiers lui permettant de multiplier les voyages et les opérations de représentation politique.

Rezo Nòdwès : Vous affirmez que « « Alea iacta est » Le sort en est jeté ». Considérez-vous donc que Fils-Aimé ne pourra pas se maintenir au pouvoir après l’échéance du 13 décembre 2026 ? Pourrait-il encore prononcer le discours commémoratif de l’indépendance en janvier 2027 ?

Dr Josué Renaud : « Oui, le sort en est jeté. »

Pour le responsable de NEHRO, Fils-Aimé a épuisé les possibilités politiques de prolonger sa présence à la tête du gouvernement.

Il lui reproche particulièrement son incapacité présumée à assurer la protection de la population.

« Il a échoué dans sa mission de protéger les vies et les biens en Haïti », déclare-t-il.

Renaud considère que le Premier ministre ne devrait plus exercer de fonctions gouvernementales après l’échéance électorale annoncée.

« À partir du 13 décembre, il sera un quidam, parce qu’il ne sera plus le chef du pays », soutient-il.

Cette affirmation exprime une position politique personnelle. Elle ne constitue pas, en elle-même, la constatation d’une extinction juridique automatique des fonctions du Premier ministre à cette date.

Rezo Nòdwès : Que pensez-vous des consultations diplomatiques et des déclarations successives de représentants étrangers sur la transition ? Certaines prises de position semblent annoncer une modification de l’attitude des partenaires internationaux envers les responsables haïtiens.

Dr Josué Renaud : Il estime que les déclarations publiques de diplomates peuvent traduire des concertations préalables entre chancelleries.

« Quand vous voyez un diplomate faire une déclaration, c’est qu’il y a certaines choses sur lesquelles ils se sont déjà entendus », affirme-t-il.

Il cite les positions attribuées à des représentants de l’Espagne, de la France, du Canada et des États-Unis pour défendre sa lecture d’une évolution des rapports diplomatiques.

Selon lui, les critiques exprimées concernant l’honorabilité de certaines personnalités politiques ne seraient pas nécessairement des initiatives isolées, mais pourraient témoigner d’une convergence entre partenaires étrangers.

Renaud évoque notamment la position du Canada concernant la participation éventuelle de personnes visées par des sanctions internationales à des processus électoraux.

Il considère l’ensemble de ces signaux comme défavorables à Fils-Aimé.

« Il y a un rejet », soutient-il, employant des termes particulièrement sévères pour décrire ce qu’il interprète comme une désaffection de certains partenaires internationaux.

Rezo Nòdwès : Le gouvernement continue pourtant de présenter les préparatifs électoraux comme une priorité, tandis que Fils-Aimé dispose désormais d’une plateforme politique, VIKTWA, associée notamment à un incognito Wilner Joseph. Comment concilier ces initiatives partisanes avec les responsabilités d’un chef de gouvernement de transition ?

Dr Josué Renaud : Le responsable de NEHRO dénonce ce qu’il considère comme une confusion entre l’exercice de l’autorité gouvernementale, les intérêts partisans et la conduite du processus électoral.

Il reproche au Premier ministre de continuer à promettre des élections tout en participant, selon son analyse, à la structuration de son propre espace politique.

Renaud formule également des critiques contre le fonctionnement du Conseil électoral provisoire et les modifications successives des dispositions réglementaires.

Il évoque notamment la succession de plusieurs présidences au sein de l’institution et la multiplication des versions du décret électoral.

« Trois décrets, trois présidents. C’est un scandale », résume-t-il lors de cet échange.

Il s’interroge sur la capacité des autorités à produire un dispositif électoral cohérent et conforme à l’ordre juridique haïtien, malgré la présence de responsables disposant de qualifications universitaires élevées.

Selon lui, les difficultés constatées doivent conduire à repenser les critères de désignation des dirigeants publics.

Il plaide pour une transformation des pratiques de gouvernance et une meilleure adéquation entre les compétences des responsables et les fonctions qui leur sont confiées.

Rezo Nòdwès : Avant ce déplacement à Washington, Fils-Aimé avait passé plusieurs jours à New York, à la fin de septembre, lors de l’Assemblée générale des Nations unies. Malgré les annonces de rencontres diplomatiques, nous ne disposons pas d’un bilan public permettant d’en mesurer les effets concrets sur la sécurité, l’économie ou les élections. Que peut apporter une nouvelle mission internationale à une population confrontée à la violence des gangs et à la paralysie de plusieurs axes routiers ?

Dr Josué Renaud : Le responsable de NEHRO établit un parallèle entre la communication qui accompagnait les précédents déplacements du Premier ministre et la discrétion de son nouveau voyage.

Il rappelle que les missions gouvernementales faisaient habituellement l’objet d’annonces officielles et de comptes rendus présentant les rencontres effectuées.

Selon lui, les communications de la Primature insistaient régulièrement sur les entretiens diplomatiques et les engagements déclarés, sans que leur traduction concrète puisse toujours être appréciée par la population.

Il voit dans le départ discret pour Washington un changement significatif par rapport à ces pratiques.

« Aujourd’hui, Fils-Aimé est parti sans tambour ni trompette », observe-t-il en substance, avant de réaffirmer sa conviction quant à l’avenir politique du Premier ministre.

« Le sort en est jeté. »

Pour Renaud, la multiplication des démarches internationales ne saurait compenser l’absence de progrès suffisants en matière de protection des citoyens, de rétablissement de l’autorité publique et d’organisation des élections.

Rezo Nòdwès : Merci, docteur Josué Renaud, d’avoir répondu à nos questions.

Dr Josué Renaud : « Merci, cba. C’était un plaisir. »


Entretien réalisé par Rezo Nòdwès, jeudi soir 15 octobre 2026, avec le Dr Josué Renaud, de la New England Human Rights Organization (NEHRO). Propos recueillis par cba.

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