13 octobre 2026
CONATEL face aux stations pirates dans les zones de non-droit : Entre abdication, pragmatisme et résistance 
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CONATEL face aux stations pirates dans les zones de non-droit : Entre abdication, pragmatisme et résistance 

Dans les communes de Carrefour, Kenscoff/Boutillier, Croix-des-Bouquets et Bon Repos  (Plaine du Cul-de-Sac), les gangs armés – principalement regroupés sous la coalition Viv  Ansanm – ne se contentent plus de contrôler les rues, les routes et les populations. Ils  s’attaquent désormais à l’infrastructure informationnelle et télécom. Attaques répétées contre  des sites stratégiques comme Téléco à Kenscoff (occupation temporaire, coupures de  générateurs, décâblage, menaces d’incendie), extorsions sur les antennes, sabotage de fibres  optiques, et, ailleurs dans le pays, prises de contrôle de radios locales transformées en outils  de propagande (comme Panic FM devenue « Taliban FM » à Mirebalais) illustrent une  volonté claire : monopoliser le récit, intimider et financer leur emprise. 

Ces zones, où l’État est largement absent – Carrefour sous contrôle quasi total depuis avril  2024, Kenscoff en proie à des offensives meurtrières depuis janvier 2025 avec des centaines  de morts et des milliers de déplacés, Croix-des-Bouquets et Bon Repos soumis aux péages et  à la justice expéditive – deviennent des laboratoires de souveraineté parallèle. Les opérateurs  de téléphonie mobile (Digicel en tête, Natcom dans une moindre mesure) ont adopté une  posture pragmatique : négociation via « community liaisons » avec les chefs de gangs pour  sécuriser l’accès aux sites, le carburant, les réparations et la libération de techniciens enlevés.  Résultat : un réseau qui tient tant bien que mal, au prix d’arrangements qui, de fait, légitiment  partiellement le pouvoir des bandits. 

Face à l’émergence possible de stations de radio et de télévision dans ces territoires contrôlés,  le Conseil National des Télécommunications (CONATEL) se retrouve à un carrefour  stratégique. Trois options se dessinent. Chacune porte en elle des avantages et des  inconvénients majeurs. 

1. Ignorer et regarder ailleurs 

Cette posture consiste à ne pas intervenir, à ne pas sanctionner les fréquences illégales, à ne  pas tenter de brouiller ou de récupérer le spectre, et à laisser les stations pirate émettre sous le  contrôle des gangs. 

Avantages : Elle évite tout risque immédiat pour le personnel de CONATEL et pour  l’institution elle-même. Dans un contexte où les forces de sécurité peinent déjà à reprendre le  terrain, elle préserve les ressources limitées et évite d’ouvrir un nouveau front de  confrontation. Elle peut être présentée comme un pragmatisme temporaire en attendant le  rétablissement de l’autorité de l’État. 

Inconvénients : Elle constitue une abdication pure et simple de la mission régulatrice de  CONATEL. Elle permet aux gangs de transformer le spectre hertzien en outil de propagande,  de recrutement, d’intimidation et de légitimation. Elle affaiblit durablement l’autorité de l’État  sur un domaine régalien (le spectre radioélectrique). Elle crée un précédent dangereux : si l’on  tolère les stations dans Carrefour ou Kenscoff, pourquoi pas ailleurs ? À terme, elle accélère  la fragmentation informationnelle du pays et renforce le sentiment d’impunité. 

2. Faire comme les opérateurs télécoms : négocier une régulation dans les zones où l’État  est absent

Il s’agirait d’engager, directement ou via intermédiaires, des discussions avec les chefs de  gangs pour autoriser, encadrer ou tolérer sous conditions certaines émissions, en échange de  garanties minimales (pas de contenus d’appel au meurtre, respect de certaines fréquences,  etc.). 

Avantages : Elle permettrait, en théorie, de maintenir un minimum de présence institutionnelle  et de continuité du service public de l’information dans des zones où la population est captive.  Elle s’inspire du modèle déjà pratiqué par Digicel et Natcom, qui a permis de préserver une  partie du réseau mobile. Elle pourrait limiter les dérives les plus extrêmes (appels au  génocide, glorification ouverte de la violence) en posant un cadre, même minimal. 

Inconvénients : Elle est juridiquement et moralement explosive. Négocier avec des groupes  armés sanctionnés par les Nations unies et responsables de massacres, de viols, d’enlèvements  d’enfants et d’extorsion systématique revient à co-gérer le spectre avec des criminels. Elle  légitime de facto le pouvoir des gangs et affaiblit encore plus l’image de l’État. Elle expose  CONATEL à des accusations de complicité et crée un risque de corruption ou de captation.  Enfin, elle n’offre aucune garantie durable : les « accords » avec des bandits sont par nature  précaires et révocables au gré des rapports de force. 

3. Adopter une posture combative et participer activement à la lutte contre les gangs 

Cela impliquerait de refuser toute reconnaissance, de signaler systématiquement les  fréquences illégales aux forces de sécurité, de collaborer étroitement avec la PNH, les FAd’H  et la Task Force pour localiser et neutraliser les émetteurs, de brouiller les signaux lorsque  techniquement possible, de retirer les licences en cas de collusion, et de communiquer  publiquement sur le caractère illégal et criminel de ces stations. 

Avantages : Elle affirme clairement le monopole de l’État sur le spectre et refuse de céder un  pouce de souveraineté. Elle s’inscrit dans la logique de reconquête territoriale déjà engagée à  Kenscoff (reprise de sites Téléco, de Belot, etc.). Elle envoie un signal fort à la population et  aux opérateurs : CONATEL ne se plie pas. Elle peut contribuer à isoler informationnellement  

les gangs et à soutenir les opérations de sécurité. Elle préserve l’intégrité institutionnelle à  long terme. 

Inconvénients : Elle est risquée. Les personnels de CONATEL et les infrastructures peuvent  devenir des cibles. Dans des zones où l’État n’a pas encore repris le contrôle effectif, les  actions de brouillage ou de confiscation peuvent rester purement symboliques. Elle exige une  coordination étroite et des moyens techniques (localisation d’émetteurs, capacités de  jamming) qui ne sont pas nécessairement disponibles aujourd’hui. Elle peut, à court terme,  priver la population locale d’une source d’information (même biaisée). 

Quelle voie pour CONATEL ? 

L’option 1 (ignorer) est une capitulation déguisée. L’option 2 (négocier) est un marché de  dupes qui transforme le régulateur en partenaire des criminels. L’option 3, aussi difficile soit elle, est la seule cohérente avec la mission de CONATEL et avec l’exigence de reconquête de  la souveraineté. 

Cela ne signifie pas une posture purement guerrière isolée. CONATEL doit agir en  coordination étroite avec les forces de sécurité, documenter systématiquement les violations, 

renforcer ses capacités techniques de surveillance du spectre, et communiquer clairement  auprès de la population et des partenaires internationaux. Dans les zones reprises, la  régulation doit être rétablie immédiatement et sans concession. Dans les zones encore  contrôlées, le refus de toute légitimation doit être total. 

Les gangs ont compris que le contrôle de l’information est aussi stratégique que celui des  routes ou des ports. Si CONATEL cède, c’est un pan entier de l’autorité de l’État qui  s’effondre. L’heure n’est plus à l’accommodement. Elle est à la défense intransigeante du  domaine public hertzien, dernier rempart symbolique et concret contre la transformation  d’Haïti en archipel de fiefs criminels.

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