Dans les communes de Carrefour, Kenscoff/Boutillier, Croix-des-Bouquets et Bon Repos (Plaine du Cul-de-Sac), les gangs armés – principalement regroupés sous la coalition Viv Ansanm – ne se contentent plus de contrôler les rues, les routes et les populations. Ils s’attaquent désormais à l’infrastructure informationnelle et télécom. Attaques répétées contre des sites stratégiques comme Téléco à Kenscoff (occupation temporaire, coupures de générateurs, décâblage, menaces d’incendie), extorsions sur les antennes, sabotage de fibres optiques, et, ailleurs dans le pays, prises de contrôle de radios locales transformées en outils de propagande (comme Panic FM devenue « Taliban FM » à Mirebalais) illustrent une volonté claire : monopoliser le récit, intimider et financer leur emprise.
Ces zones, où l’État est largement absent – Carrefour sous contrôle quasi total depuis avril 2024, Kenscoff en proie à des offensives meurtrières depuis janvier 2025 avec des centaines de morts et des milliers de déplacés, Croix-des-Bouquets et Bon Repos soumis aux péages et à la justice expéditive – deviennent des laboratoires de souveraineté parallèle. Les opérateurs de téléphonie mobile (Digicel en tête, Natcom dans une moindre mesure) ont adopté une posture pragmatique : négociation via « community liaisons » avec les chefs de gangs pour sécuriser l’accès aux sites, le carburant, les réparations et la libération de techniciens enlevés. Résultat : un réseau qui tient tant bien que mal, au prix d’arrangements qui, de fait, légitiment partiellement le pouvoir des bandits.
Face à l’émergence possible de stations de radio et de télévision dans ces territoires contrôlés, le Conseil National des Télécommunications (CONATEL) se retrouve à un carrefour stratégique. Trois options se dessinent. Chacune porte en elle des avantages et des inconvénients majeurs.
1. Ignorer et regarder ailleurs
Cette posture consiste à ne pas intervenir, à ne pas sanctionner les fréquences illégales, à ne pas tenter de brouiller ou de récupérer le spectre, et à laisser les stations pirate émettre sous le contrôle des gangs.
Avantages : Elle évite tout risque immédiat pour le personnel de CONATEL et pour l’institution elle-même. Dans un contexte où les forces de sécurité peinent déjà à reprendre le terrain, elle préserve les ressources limitées et évite d’ouvrir un nouveau front de confrontation. Elle peut être présentée comme un pragmatisme temporaire en attendant le rétablissement de l’autorité de l’État.
Inconvénients : Elle constitue une abdication pure et simple de la mission régulatrice de CONATEL. Elle permet aux gangs de transformer le spectre hertzien en outil de propagande, de recrutement, d’intimidation et de légitimation. Elle affaiblit durablement l’autorité de l’État sur un domaine régalien (le spectre radioélectrique). Elle crée un précédent dangereux : si l’on tolère les stations dans Carrefour ou Kenscoff, pourquoi pas ailleurs ? À terme, elle accélère la fragmentation informationnelle du pays et renforce le sentiment d’impunité.
2. Faire comme les opérateurs télécoms : négocier une régulation dans les zones où l’État est absent
Il s’agirait d’engager, directement ou via intermédiaires, des discussions avec les chefs de gangs pour autoriser, encadrer ou tolérer sous conditions certaines émissions, en échange de garanties minimales (pas de contenus d’appel au meurtre, respect de certaines fréquences, etc.).
Avantages : Elle permettrait, en théorie, de maintenir un minimum de présence institutionnelle et de continuité du service public de l’information dans des zones où la population est captive. Elle s’inspire du modèle déjà pratiqué par Digicel et Natcom, qui a permis de préserver une partie du réseau mobile. Elle pourrait limiter les dérives les plus extrêmes (appels au génocide, glorification ouverte de la violence) en posant un cadre, même minimal.
Inconvénients : Elle est juridiquement et moralement explosive. Négocier avec des groupes armés sanctionnés par les Nations unies et responsables de massacres, de viols, d’enlèvements d’enfants et d’extorsion systématique revient à co-gérer le spectre avec des criminels. Elle légitime de facto le pouvoir des gangs et affaiblit encore plus l’image de l’État. Elle expose CONATEL à des accusations de complicité et crée un risque de corruption ou de captation. Enfin, elle n’offre aucune garantie durable : les « accords » avec des bandits sont par nature précaires et révocables au gré des rapports de force.
3. Adopter une posture combative et participer activement à la lutte contre les gangs
Cela impliquerait de refuser toute reconnaissance, de signaler systématiquement les fréquences illégales aux forces de sécurité, de collaborer étroitement avec la PNH, les FAd’H et la Task Force pour localiser et neutraliser les émetteurs, de brouiller les signaux lorsque techniquement possible, de retirer les licences en cas de collusion, et de communiquer publiquement sur le caractère illégal et criminel de ces stations.
Avantages : Elle affirme clairement le monopole de l’État sur le spectre et refuse de céder un pouce de souveraineté. Elle s’inscrit dans la logique de reconquête territoriale déjà engagée à Kenscoff (reprise de sites Téléco, de Belot, etc.). Elle envoie un signal fort à la population et aux opérateurs : CONATEL ne se plie pas. Elle peut contribuer à isoler informationnellement
les gangs et à soutenir les opérations de sécurité. Elle préserve l’intégrité institutionnelle à long terme.
Inconvénients : Elle est risquée. Les personnels de CONATEL et les infrastructures peuvent devenir des cibles. Dans des zones où l’État n’a pas encore repris le contrôle effectif, les actions de brouillage ou de confiscation peuvent rester purement symboliques. Elle exige une coordination étroite et des moyens techniques (localisation d’émetteurs, capacités de jamming) qui ne sont pas nécessairement disponibles aujourd’hui. Elle peut, à court terme, priver la population locale d’une source d’information (même biaisée).
Quelle voie pour CONATEL ?
L’option 1 (ignorer) est une capitulation déguisée. L’option 2 (négocier) est un marché de dupes qui transforme le régulateur en partenaire des criminels. L’option 3, aussi difficile soit elle, est la seule cohérente avec la mission de CONATEL et avec l’exigence de reconquête de la souveraineté.
Cela ne signifie pas une posture purement guerrière isolée. CONATEL doit agir en coordination étroite avec les forces de sécurité, documenter systématiquement les violations,
renforcer ses capacités techniques de surveillance du spectre, et communiquer clairement auprès de la population et des partenaires internationaux. Dans les zones reprises, la régulation doit être rétablie immédiatement et sans concession. Dans les zones encore contrôlées, le refus de toute légitimation doit être total.
Les gangs ont compris que le contrôle de l’information est aussi stratégique que celui des routes ou des ports. Si CONATEL cède, c’est un pan entier de l’autorité de l’État qui s’effondre. L’heure n’est plus à l’accommodement. Elle est à la défense intransigeante du domaine public hertzien, dernier rempart symbolique et concret contre la transformation d’Haïti en archipel de fiefs criminels.

