James Boyard, inspecteur général de la Police nationale d’Haïti et chef de cabinet du ministre de la Défense Mario Andrésol, a été conduit récemment sous escorte de ses ravisseurs dans un établissement hospitalier de Carrefour pour y recevoir des soins. Kidnappé le 11 juin 2026 à Bourdon, il demeure aux mains des gangs depuis plus de trois mois. Aucune opération des forces de sécurité n’a été annoncée pour mettre fin à sa captivité. Les circonstances exactes du transfert médical et la gravité de son état restent floues. Ce simple fait, rapporté par Rezo Nòdwès, suffit à lui seul.
Carrefour n’est pas un territoire neutre. C’est une zone où les groupes armés exercent une autorité de fait. Faire circuler ouvertement un otage de ce rang — un expert en sécurité, un haut cadre de la Défense et de la police — sous escorte des ravisseurs eux-mêmes, dans un hôpital de cette commune, sans intervention de l’État, n’est pas un incident ordinaire. C’est la démonstration concrète que le monopole de la violence légitime a été abandonné. Les gangs ne se cachent plus. Ils gèrent. Ils décident qui vit, qui est soigné, qui circule. Et le gouvernement regarde ailleurs.
Pendant ce temps, Mario Andrésol se trouve à New York pour parler de sécurité nationale. La famille de Boyard l’avait rencontré le 1er septembre pour solliciter une intervention. Des étudiants en sont même venus à lancer un appel public aux chefs de gangs pour obtenir la libération de leur professeur. Le contraste est brutal : l’État discute de sécurité à l’étranger tandis que ses propres cadres sont retenus et déplacés par ceux qu’il est censé combattre. Un autre collaborateur proche d’une ministre, l’inspecteur Alix Laurent, a lui aussi été enlevé. Ces cas ne sont plus isolés ; ils frappent au cœur de l’appareil gouvernemental.
Ce fait unique révèle davantage qu’une impuissance. Il révèle un arrangement. Le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé et les structures qui l’entourent n’ont pas perdu le contrôle du pays par accident. Ils l’ont partagé. Les gangs tiennent le terrain, contrôlent les routes, les quartiers, les flux d’argent et de peur. Le pouvoir formel conserve les apparences institutionnelles, les voyages internationaux, les discours sur la restauration de l’ordre et la préparation d’élections. À chacun son rôle.
Les gangs assurent le chaos utile : ils maintiennent la population sous terreur, empêchent toute consolidation d’une autorité nationale réelle et justifient en permanence le recours à des solutions extérieures. Le gouvernement, de son côté, gère la transition, négocie, prolonge et ouvre la porte. Ce partage des tâches n’est pas improvisé. Il sert un projet plus large : la recolonisation progressive d’Haïti. Non plus par une occupation militaire classique, mais par la déliquescence organisée de la souveraineté. Un pays incapable de protéger ses propres cadres de sécurité n’est plus un État. Il devient un territoire à administrer, à stabiliser, à « accompagner » par d’autres.
Dire que Fils-Aimé a partagé le contrôle avec les gangs armés n’est pas une métaphore. C’est la lecture la plus directe de ce qui s’est passé à Carrefour. Si l’État avait encore la capacité ou la volonté de faire respecter son autorité, Boyard n’aurait pas été conduit sous escorte de ses ravisseurs. Il aurait été libéré, ou les forces de l’ordre auraient au minimum tenté d’interrompre ce déplacement. Rien de tel n’est arrivé. Le silence officiel est éloquent.
Haïti n’est plus seulement confrontée à une crise de sécurité. Elle est confrontée à une redistribution du pouvoir entre un gouvernement qui a renoncé à l’exercer pleinement et des groupes armés qui l’exercent sans complexe. Le signe de vie de James Boyard est aussi un signe de mort pour l’idée d’un État haïtien souverain. Tant que ce partage restera la règle implicite, chaque « progrès » sécuritaire annoncé restera cosmétique, et chaque élection préparée se déroulera sous la tutelle réelle de ceux qui tiennent déjà le terrain.
Le pays mérite mieux qu’un arrangement entre ceux qui prétendent gouverner et ceux qui règnent par les armes. Ce fait de Carrefour le

