La décision de l’Académie Goncourt de retirer, le 25 septembre 2026, le roman C’était ça ou mourir de Thélyson Orélien de sa première sélection est un coup de tonnerre dans la rentrée littéraire. Ce geste, motivé par des accusations d’usage massif d’intelligence artificielle et par des révélations de plagiat sur des textes antérieurs de l’auteur, envoie un message clair : le prestigieux prix entend défendre une littérature écrite par des êtres humains. Mais cette précipitation soulève d’importantes questions sur la cohérence, la transparence et l’avenir des règles du jeu.
Le roman, publié chez Grasset (et originellement au Québec chez Boréal), était l’un des phénomènes de la rentrée : succès de ventes, prix Fnac, présence dans plusieurs sélections majeures. Les accusations ont d’abord circulé via le compte anonyme X « Balance ton Claude », auquel est lié le chroniqueur et essayiste Samuel Fitoussi (collaborateur du Figaro). Des analyses de chercheurs et de journalistes ont ensuite convergé pour conclure que l’ouvrage était, « selon toute vraisemblance, très largement le produit d’une intelligence artificielle ». S’y sont ajoutées des révélations de plagiat portant sur des textes plus anciens de l’auteur. L’Académie a justifié le retrait par la volonté de « préserver l’intégrité du prix Goncourt et celle de l’Académie, dont le rôle central consiste à promouvoir et couronner la littérature écrite par des femmes et des hommes », et d’envoyer un signal net contre les textes générés avec l’aide de l’IA. L’auteur a fermement nié avoir recours à l’intelligence artificielle.
Comment choisit-on les lauréats du Prix Goncourt ?
Le Prix Goncourt, créé en 1903 grâce au legs d’Edmond de Goncourt, est attribué chaque année par l’Académie Goncourt (les « Dix »), un collège d’écrivains cooptés à vie. Les conditions de candidature sont simples : un roman écrit en français, publié par un éditeur francophone disposant d’un circuit de distribution en librairies, et disponible en rayons dès la première semaine de septembre. L’éditeur envoie l’ouvrage aux jurés avant début septembre. L’autoédition et les traductions sont exclues.
Le processus s’étale sur deux mois environ :
• Première sélection (début septembre) : une quinzaine de titres (souvent 15 ou 16).
• Deuxième sélection (début octobre, cette année le 6 octobre) : environ 8 titres. • Troisième sélection (fin octobre, le 27 octobre) : 4 finalistes.
• Vote final début novembre (cette année autour du 3 ou 4 novembre) au restaurant Drouant, à Paris.
Le scrutin est oral. Au cours des dix premiers tours, la majorité absolue est requise ; du onzième au treizième, la majorité relative suffit ; en cas d’égalité au quatorzième tour, la voix du président (actuellement Philippe Claudel) compte double. La dotation symbolique est de 10 euros, mais l’effet commercial est considérable : le bandeau rouge « Prix Goncourt » propulse les ventes. Le jury se réunit chaque mois (sauf l’été) pour déjeuner et débattre. Les jurés ne peuvent exercer d’activité rémunérée dans une maison d’édition afin de limiter les conflits d’intérêts.
Ce sont les règles générales, stables depuis des décennies. Elles reposent sur la confiance dans le jugement littéraire des Dix, sur la lecture et la discussion, et non sur des tests techniques.
Conséquences d’une décision précipitée
Retirer un titre après la publication de la liste crée un précédent. Cela protège l’image du prix et envoie un signal salutaire contre la confusion entre création humaine et génération algorithmique. Mais la précipitation a un coût. L’auteur se trouve jeté dans une zone grise : les outils de détection d’IA restent imparfaits et divergents ; prouver hors de tout doute l’usage d’IA est difficile. L’Académie a elle-même reconnu que la preuve absolue est quasi impossible, tout en s’appuyant sur la convergence d’analyses et sur les plagiats passés. L’auteur, de son côté, nie et évoque parfois des motivations plus sombres (tentatives de réduction au silence).
Cette décision place les autres titres sous un soupçon latent. Va-t-on tester systématiquement les autres livres de la sélection ? L’Académie a indiqué qu’elle ne ferait pas d’autres commentaires et qu’elle publierait sa deuxième liste le 6 octobre. Aucune annonce de tests généralisés ni de publication de résultats d’analyses n’a été faite. Sans transparence sur d’éventuelles vérifications, le doute peut s’installer sur l’ensemble de la sélection. Des voix se sont déjà élevées pour demander : « Pourquoi ne pas vérifier tous les autres textes ? »
Est-ce désormais une nouvelle règle ? Non, formellement. Aucun règlement modifié n’a été annoncé. Mais le message est net : l’Académie refuse de cautionner les textes « très largement » produits par IA. Cela ouvre la porte à une évolution pratique – une vigilance accrue, peut être des déclarations d’honneur des auteurs ou des éditeurs, voire des analyses en cas de signalement sérieux. Sans formalisation claire, cependant, le risque d’arbitraire ou d’incohérence demeure.
Cette affaire force une réflexion salutaire. L’IA est un outil puissant, déjà utilisé pour la recherche, la correction ou l’inspiration. La frontière entre assistance et substitution devient floue. Le Goncourt a choisi de tracer une ligne nette du côté de la création humaine. C’est courageux, et cohérent avec sa mission historique. Mais une institution centenaire doit aussi garantir l’équité, la transparence et la rigueur des procédures. Retirer un livre après coup, sans expliquer clairement si et comment les autres seront examinés, ni si les résultats seront publics, laisse un goût d’inachevé.
Le Prix Goncourt reste l’un des plus enviés par les écrivains francophones. Sa force tient à sa légitimité littéraire et à la confiance qu’il inspire. Pour la préserver durablement à l’ère de l’IA, il faudra sans doute aller plus loin qu’un retrait ponctuel : clarifier les règles, assumer une méthode, et défendre non seulement l’intégrité du prix, mais aussi celle du débat public autour de la littérature. Sinon, chaque nouvelle accusation risque de faire trembler la sélection entière. Le message a été envoyé. Reste à construire le cadre qui le rendra crédible et durable.

