New York, 24 septembre 2026 — Combien de temps encore ? Deux cent vingt-deux ans après 1804, Haïti arrive aux Nations Unies avec un gouvernement dont le propre communiqué conjugue presque toute l’action internationale autour des mêmes notions : « accompagnement », « engagement international », « appui aux institutions nationales », « reconstruction » et « stabilité ». Jeudi, Alix Didier Fils-Aimé participe au Groupe consultatif spécial sur Haïti pour, écrit la Primature, « mobiliser un appui renforcé ». Rien d’anormal, juridiquement, à la coopération multilatérale : aucun État ne vit en autarcie. Mais pour la première République noire, née d’une révolution antiesclavagiste et indépendante depuis 1804, l’interrogation devient historique : combien de générations faudra-t-il encore avant que l’État puisse présenter au monde autre chose que le récit permanent de son assistance ?
À New York, les photographies se multiplient : dirigeants étrangers, poignées de main, réunions, salons diplomatiques. La diplomatie fonctionne ainsi et une photographie avec un chef d’État n’établit, à elle seule, ni succès ni échec. Mais derrière l’image se trouve le territoire. Et c’est précisément là que doit porter l’examen : qu’a produit chacune de ces rencontres pour l’exercice effectif de l’autorité publique en Haïti ? La Primature affirme que Fils-Aimé veut « renforcer la stabilité », « soutenir les institutions nationales » et « créer les conditions favorables à la reconstruction ». Or, en juillet, le Conseil de sécurité décrivait encore la crise haïtienne non seulement comme sécuritaire, mais comme une crise de gouvernance alimentée par le crime organisé. La souveraineté ne se mesure donc pas au nombre de chefs d’État photographiés avec un Premier ministre, mais à la capacité de l’État à administrer son territoire, protéger sa population et garantir le fonctionnement de ses institutions.
Autre contradiction apparente : la Force de suppression des gangs. Le Conseil de sécurité a autorisé un plafond de 5 550 personnels — 5 500 militaires et policiers et 50 civils — avec pour mandat de neutraliser les gangs, sécuriser les infrastructures stratégiques et faciliter l’accès humanitaire. Pourtant, plusieurs mois après le début du déploiement, l’ONU reconnaissait elle-même que la Force devait encore atteindre sa pleine capacité ; le secrétaire général António Guterres appelait en juin à accélérer son déploiement. Le communiqué de la Primature ramène donc Haïti au même point : solliciter encore « un engagement international coordonné, prévisible et adapté ». Renouveler la GSF, soit. Mais avec quels objectifs territoriaux vérifiables, quel calendrier, quelles obligations de résultat et quelle stratégie permettant finalement à la Police nationale et aux Forces armées d’assumer seules les fonctions régaliennes de sécurité ? L’ONU elle-même présente la GSF comme un dispositif destiné à soutenir les institutions haïtiennes et non à s’y substituer.
Puis vient la question financière et temporelle. Au moment où le gouvernement affirme vouloir conduire le pays vers les élections et l’achèvement de la transition, tout engagement contractuel de lobbying financé par le Trésor public et dépassant l’échéance politique annoncée mérite un examen documentaire : montant, durée, prestations, autorité signataire, mécanisme de résiliation et bénéfice concret pour l’État. Le droit américain impose précisément aux agents de gouvernements étrangers concernés par le Foreign Agents Registration Act de rendre publiques certaines informations relatives à leur relation avec leur mandant, leurs activités, leurs recettes et leurs dépenses. Si un contrat conclu sous l’administration Fils-Aimé court effectivement au-delà de février 2027, cela ne permet pas, à lui seul, de conclure que le Premier ministre entend conserver le pouvoir. Mais cela autorise une question de finances publiques autrement plus sérieuse : pourquoi engager aujourd’hui l’État au-delà de l’horizon politique que le gouvernement fixe lui-même à la transition, et pour quel rendement mesurable au bénéfice des contribuables haïtiens ?
Combien de temps encore ? Voilà finalement ce que le communiqué de la Primature ne dit pas. Haïti peut rencontrer la Mongolie, le Kenya, le Canada et tous ses partenaires ; c’est le fonctionnement normal des relations internationales. Elle peut également solliciter une coopération sécuritaire lorsque ses capacités nationales sont insuffisantes. Mais 1804 impose une autre interrogation, moins photographique et beaucoup plus institutionnelle : à quel moment l’aide internationale cessera-t-elle d’être présentée comme l’architecture ordinaire de l’État haïtien ? Deux cent vingt-deux ans après l’indépendance, la question n’est plus de savoir combien de dirigeants étrangers peuvent apparaître sur les photographies officielles de New York. Elle est de savoir combien de temps encore Haïti devra demander au monde de l’aider à accomplir, chez elle, les fonctions élémentaires d’un État souverain.

