Forbin, propulsée à la tête de la diplomatie sans parcours diplomatique connu, considère-t-elle donc les ambassadeurs, diplomates et consuls haïtiens en poste aux États-Unis comme des figurants grassement payés, incapables de défendre les intérêts du pays — autrement dit, en créole, des « voryen » — au point de devoir débourser 65 000 dollars par mois pour confier cette mission à un particulier ?
PORT-AU-PRINCE, mercredi 23 septembre 2026 — Haïti possède une ambassade à Washington, une mission permanente auprès des Nations unies, des consulats aux États-Unis, un ministère des Affaires étrangères, des ambassadeurs, des diplomates de carrière et des fonctionnaires rémunérés par le Trésor public. Pourtant, la ministre des Affaires étrangères et des Cultes, Raina Forbin, a signé un contrat prévoyant 65 000 dollars américains par mois pour qu’une société privée américaine intervienne auprès du gouvernement des États-Unis au nom des intérêts haïtiens. Une question institutionnelle devient inévitable : à quoi sert l’appareil diplomatique national si l’État doit acheter, à ce prix, une voie parallèle pour se faire entendre à Washington ?
Les documents enregistrés aux États-Unis sous le Foreign Agents Registration Act (FARA) établissent que Drake Ventures LLC, société de Roger Stone, percevra 65 000 dollars par mois, payables par tranches trimestrielles de 195 000 dollars. Sur douze mois, la facture atteint 780 000 dollars. L’accord a été signé le 2 septembre 2026 par Raina Forbin et court jusqu’au 2 septembre 2027. Plus encore : il prévoit une reconduction automatique pour une nouvelle période d’un an, sauf dénonciation par l’une des parties au moins trente jours avant son expiration. Le mandat confié à Drake Ventures consiste notamment à conseiller le gouvernement haïtien, à défendre auprès des autorités américaines les dossiers jugés pertinents et à informer Port-au-Prince des évolutions de la politique fédérale susceptibles d’affecter ses intérêts.
Une diplomatie avec ambassadeurs… et lobbyiste privé
Cette décision place la diplomatie haïtienne face à ses propres contradictions. Le propre réseau consulaire haïtien présente Raina Forbin comme la ministre chargée de « moderniser » le réseau diplomatique et consulaire. Pourtant, pour intervenir auprès du gouvernement américain, son ministère recourt à une entreprise privée dirigée par Roger Stone, allié politique de longue date de Donald Trump.
Employer un lobbyiste à Washington n’est pas, en soi, inhabituel ni illégal : plusieurs gouvernements étrangers recourent à des cabinets enregistrés sous le régime FARA. La véritable interrogation porte ailleurs : quelles missions supplémentaires justifient 780 000 dollars de dépenses publiques lorsqu’Haïti dispose déjà d’une ambassade, de diplomates et de consulats aux États-Unis ?
Le contrat apporte une réponse particulièrement large. Il évoque de l’« issue advocacy » et des « political activities » auprès du gouvernement américain, sans préciser publiquement si les interventions concerneront prioritairement les élections, la sécurité, l’aide internationale ou la situation migratoire des Haïtiens aux États-Unis. La ministre pope twèl, sollicitée par la presse sur cette convention, n’avait pas répondu au moment de la publication de l’enquête.
780 000 dollars pour parler à Washington : pour défendre quoi exactement ?
C’est ici que le dossier devient une affaire de reddition de comptes.
Quel objectif mesurable a été assigné à Drake Ventures ? Pourquoi ces fonctions ne peuvent-elles être exercées par l’ambassade d’Haïti ? Quelle ligne budgétaire finance les 65 000 dollars mensuels ? Quelle procédure administrative a précédé la signature ? Existe-t-il une autorisation budgétaire spécifique ? Quels mécanismes permettront d’évaluer les résultats obtenus pour 780 000 dollars ?
Ces interrogations ne permettent pas, à elles seules, de conclure à une irrégularité. Elles appellent cependant des réponses documentées de la chancellerie, parce qu’il s’agit de fonds publics et d’une mission touchant directement à la représentation extérieure de l’État.
Le calendrier du contrat dépasse celui de la transition annoncée
Une autre anomalie politique apparaît dans le calendrier.
Le CEP continue officiellement d’afficher le 13 décembre 2026 pour le premier tour de la présidentielle et des législatives, puis le 21 février 2027 pour le second tour et les élections territoriales. Le Conseil avait lui-même précisé que le respect de ces dates dépendait notamment de la situation sécuritaire et des ressources financières disponibles.
Or, Raina Forbin engage le ministère jusqu’au 2 septembre 2027, soit plus de six mois après le second tour actuellement inscrit au calendrier électoral. La clause de renouvellement automatique pourrait même prolonger la relation contractuelle jusqu’en septembre 2028 si elle n’est pas dénoncée.
Fils-Aimé prépare-t-il, sans le dire, l’après-février 2027 avec lui-même encore aux commandes ? Juridiquement, le contrat ne permet pas une telle conclusion : un engagement régulièrement souscrit par l’État peut survivre au gouvernement qui l’a signé. Mais politiquement, le calendrier est embarrassant. Un pouvoir qui promet des élections en décembre 2026 et son départ en février 2027 engage pourtant les finances publiques jusqu’en septembre 2027. Pourquoi signer aujourd’hui pour une période durant laquelle, selon son propre calendrier, Fils-Aimé ne devrait plus gouverner ? Simple continuité de l’État ou indice d’un calendrier politique que le gouvernement connaît déjà mais ne dit pas encore au pays ?
Et le 13 décembre disparaît du bilan du CEP
Le malaise est renforcé par la communication électorale elle-même. Dans sa note d’étape du 21 septembre, le CEP annonçait 628 755 électeurs inscrits, 1 285 centres opérationnels et 588 candidatures enregistrées. Pourtant, cette communication ne rappelait ni le 13 décembre 2026 ni le référendum constitutionnel, contrairement au calendrier officiel publié en juillet.
Cette omission ne constitue pas juridiquement une annulation du scrutin : le calendrier officiel du CEP maintient, à ce jour, le 13 décembre. Mais elle intervient dans un contexte où la publication du texte des changements constitutionnels, prévue au moins 90 jours avant la consultation selon l’article 194 du décret invoqué dans le débat public, n’avait toujours pas été officiellement établie après l’expiration du délai correspondant.
D’où une interrogation autrement plus sérieuse que les slogans : le 13 décembre demeure-t-il un calendrier opérationnel ou devient-il progressivement une date administrative que les institutions évitent elles-mêmes de réaffirmer dans leurs bilans ?
Raina Forbin doit des explications publiques
La responsabilité politique de la ministre ne peut être confondue avec une présomption d’illégalité. Mais Raina Forbin a personnellement signé l’accord, selon les documents déposés aux États-Unis. À ce titre, elle peut être appelée à expliquer publiquement son opportunité, son financement, sa durée et les résultats attendus.
Une ministre des Affaires étrangères dirige précisément l’institution constitutionnellement et administrativement chargée de porter les intérêts du pays à l’extérieur. Lorsqu’elle estime nécessaire de dépenser 65 000 dollars chaque mois — 780 000 dollars sur douze mois — pour confier une partie de cette représentation à un prestataire privé, le débat ne peut se limiter à Roger Stone.
Il concerne l’État haïtien lui-même.
Pourquoi entretenir une ambassade si une société privée doit ouvrir les portes de Washington ? Pourquoi rémunérer un corps diplomatique si une partie de l’influence politique doit être sous-traitée ? Et pourquoi engager près de 800 000 dollars au-delà du calendrier électoral annoncé par les autorités elles-mêmes ?
Le contrat est désormais public aux États-Unis. Ce qui manque encore, c’est l’explication publique d’Haïti.
Et avant de parler au nom de la République à l’étranger, Raina Forbin doit d’abord expliquer aux contribuables haïtiens pourquoi leur diplomatie avait besoin de 65 000 dollars supplémentaires par mois pour être entendue à Washington… et quand finalement, ils vont se montrer utiles à la Nation.

