Erik Prince, fondateur de Blackwater et dirigeant de Vectus Global, ne mâche pas ses mots. Dans un épisode de son podcast Off Leash, il a affirmé sans détour qu’Haïti est, en réalité, « dirigé par l’ambassade américaine » et par le Département d’État à Washington. Selon lui, le pays est « effectivement une nation gérée par les États-Unis », un parfait exemple d’« un art de gouverner totalement raté et incompétent ».
Prince développe : Haïti « ne peut pas se diriger lui-même ». Après chaque crise – assassinat, ouragan, séisme, famine –, le pays retombe dans le chaos, et c’est l’ambassade américaine, appuyée par le siège du Département d’État, qui tient les rênes. Il accuse nommément certains diplomates, dont Brian Nichols (alors secrétaire d’État adjoint pour l’hémisphère occidental), d’avoir bloqué des réformes vitales, notamment un plan qui aurait permis à Haïti de financer sa propre force de sécurité en renégociant le prix du carburant.
Ces déclarations, datant de 2024, résonnent aujourd’hui avec une ironie particulière. Car le même Erik Prince a, depuis, signé un contrat avec les autorités haïtiennes. Via Vectus Global, il mène des opérations contre les gangs, déploie des drones, des snipers et plusieurs centaines de combattants, et ambitionne un engagement de dix ans qui inclut, une fois la sécurité rétablie, une participation à la collecte des impôts et des droits de douane à la frontière dominicaine.
Ce que ces propos exposent
Prince ne se contente pas de décrire une situation : il la diagnostique comme un échec structurel de la tutelle américaine. Selon lui, Washington installe des dirigeants (il cite Ariel Henry), freine les réformes sérieuses, et laisse le pays s’enfoncer dans ce qu’il appelle « The Purge » en version réelle. Le contraste qu’il dresse avec le Salvador de Nayib Bukele est cinglant : là où un dirigeant local a repris le contrôle face aux gangs, le Département d’État a, selon lui, résisté.
Mais le paradoxe est frappant. Celui qui dénonce la mainmise de l’ambassade américaine sur Haïti est devenu l’un des acteurs les plus visibles de la sécurisation du pays… avec l’aval, au moins tacite, des autorités haïtiennes et sous le regard des États-Unis. Les responsables américains affirment n’avoir ni financé ni supervisé le contrat de Vectus Global. Pourtant, la présence d’un proche allié de Donald Trump, opérant avec des drones armés et des mercenaires internationaux sur le sol haïtien, soulève inévitablement la question : s’agit-il d’une rupture avec la « gestion par l’ambassade », ou d’une nouvelle forme, plus discrète et privatisée, de la même influence ?
Les déclarations de Prince mettent en lumière une réalité que beaucoup préfèrent ignorer : la souveraineté haïtienne est, depuis longtemps, relative. Elles exposent aussi la logique de l’entrepreneur de sécurité privée. Puisque l’État haïtien est, à ses yeux, incapable et que la tutelle américaine est incompétente, alors la solution doit venir du secteur privé – le sien.
Haïti, pays « dirigé par l’ambassade américaine » selon Erik Prince, se retrouve aujourd’hui avec une société de sécurité privée américaine au cœur de sa stratégie sécuritaire et, potentiellement, fiscale. Les propos de Prince ne sont pas seulement une critique. Ils sont le prélude à une intervention. Et c’est précisément ce qui les rend si révélateurs.

