Quatorze ans pour l’un, vingt et un ans pour l’autre. Derrière les 82 Haïtiens expulsés des États-Unis et arrivés jeudi 10 septembre 2026 à l’aéroport international du Cap-Haïtien se cachent des parcours migratoires très différents, mais un même bouleversement : celui d’un retour en Haïti qui n’avait pas été choisi.
L’appareil transportant 71 hommes, neuf femmes et deux enfants s’est posé peu après 19 heures, après avoir été retardé par de mauvaises conditions météorologiques. Une pluie soutenue accompagnait l’arrivée du groupe, une première en soirée au Cap-Haïtien pour un vol de rapatriement en provenance des États-Unis.
À leur descente d’avion, les migrants ont été conduits en autobus vers les installations de l’Office national de la migration (ONM), à l’intérieur de l’enceinte aéroportuaire. Ils y ont reçu de la nourriture avant d’entamer les différentes formalités liées à leur retour.
Les documents transmis par les autorités américaines leur ont été remis, de même que leurs effets personnels. Les médicaments appartenant aux rapatriés, transportés avec leurs affaires, leur ont également été restitués. Chacun a par ailleurs reçu une enveloppe contenant 10 000 gourdes destinée à faciliter son déplacement vers sa localité de destination.
Pour certains, ce retour intervient après une très longue absence.
Un homme de 30 ans, originaire de Petite-Rivière-de-l’Artibonite, affirme avoir quitté Haïti il y a 14 ans. Il vivait à Los Angeles avec son épouse, âgée de 28 ans, et leurs deux enfants, dont l’un est né au Brésil et l’autre aux États-Unis.
Selon son témoignage, son arrestation par les services américains de l’immigration remonte au 8 septembre, seulement deux jours avant son arrivée au Cap-Haïtien.
« J’avais encore un rendez-vous avec l’immigration. On m’a donné deux options : Haïti ou le Mexique. J’ai choisi Haïti », explique-t-il sous couvert d’anonymat.
Il raconte que la situation de son enfant né aux États-Unis a nécessité plusieurs démarches administratives. Après différentes procédures, la famille a finalement été renvoyée en Haïti. Quatorze ans après son départ, l’homme devra désormais retrouver ses repères dans un pays où vivent encore ses parents et sa sœur, notamment aux Gonaïves.
Un autre rapatrié, âgé de 50 ans, dit avoir passé 21 années aux États-Unis, principalement dans la région de West Palm Beach, en Floride. Il affirme avoir été détenu pendant environ six semaines avant son expulsion.
D’après son récit, ses documents l’autorisant à travailler n’étaient plus valides et sa situation migratoire était devenue incertaine après la non-reconduction de son statut de protection temporaire (TPS).
« Je partais travailler lorsqu’ils ont arrêté ma voiture et m’ont demandé mes papiers. Ils étaient expirés. Ils m’ont arrêté », raconte-t-il.
Au-delà du retour forcé, cet homme s’inquiète surtout de la rupture avec une vie construite pendant plus de deux décennies. Son emploi aux États-Unis lui permettait, dit-il, non seulement de vivre, mais également d’aider régulièrement des membres de sa famille restés en Haïti.
« Aux États-Unis, au moins, on pouvait travailler et envoyer de l’argent à la famille en Haïti. Maintenant, beaucoup de gens ont peur d’être arrêtés », confie-t-il.
Alors que les formalités se poursuivaient, une scène inhabituelle contrastait avec la tension perceptible sur plusieurs visages. Malgré la pluie, des musiciens mobilisés par l’ONM pour accueillir les rapatriés jouaient devant les locaux de l’institution. Le groupe, présent sur le site depuis environ deux semaines, a notamment interprété « Lakay », morceau emblématique de Tabou Combo.
La chanson célébrait le retour au pays. Mais, pour plusieurs des personnes qui venaient de débarquer, le mot « retour » prenait ce soir-là un sens beaucoup plus complexe.
Après quatorze ou vingt et un ans passés à l’étranger pour certains, retrouver Haïti signifie renouer avec des proches et une terre qu’ils connaissent. Cela signifie aussi devoir reconstruire, parfois presque entièrement, une vie interrompue par l’expulsion.
Sous la pluie du Cap-Haïtien, les 82 rapatriés ont ainsi franchi les portes de l’aéroport avec leurs quelques effets personnels, leurs documents et leurs médicaments. Derrière eux, pour plusieurs, des années de vie aux États-Unis. Devant eux, une nouvelle période d’incertitude en Haïti.
Cette version privilégie davantage les conséquences humaines du retour après de longues années d’émigration, tout en conservant une écriture factuelle et sans dramatisation excessive.
Gislène Guerrier

