BOSTON — Aux territoires contrôlés par les groupes armés s’ajoute désormais un autre espace de domination : le numérique. Les vidéos d’exécutions, de mutilations et de supplices ne documentent pas seulement le crime ; elles constituent aussi des instruments de terreur psychologique, d’intimidation collective et de propagande criminelle. Par amplification algorithmique, une violence commise contre une victime devient un message adressé à toute une société.
L’État haïtien ne peut effacer totalement une vidéo déjà diffusée sur des serveurs étrangers, des messageries chiffrées, des VPN ou des réseaux satellitaires. Il peut toutefois se doter d’une cellule permanente de renseignement numérique, de digital forensics et d’analyse OSINT, capable d’identifier les comptes sources, préserver les métadonnées, authentifier les fichiers et transmettre rapidement leurs empreintes numériques aux plateformes. Toute restriction devrait rester conforme aux principes internationaux de légalité, de nécessité et de proportionnalité.
Meta, YouTube, TikTok, X et Telegram ont également une responsabilité normative. Sans être pénalement responsables de chaque crime commis par des tiers, ces plateformes devraient limiter la recommandation algorithmique des vidéos d’atrocités, empêcher leur republication répétitive et conserver, lorsque la loi l’exige, les contenus originaux susceptibles de constituer des preuves judiciaires.
La question posée par NEHRO, touche ainsi au cœur de l’autorité publique : après avoir perdu le contrôle de certains territoires physiques, Haïti peut-elle également abandonner son espace informationnel aux gangs ? Si des groupes armés contrôlent des rues, produisent leurs propres images, imposent leur calendrier de diffusion et déterminent ce que la population doit voir, entendre et craindre, la crise n’est plus uniquement sécuritaire : elle devient une crise de souveraineté, de juridiction et d’autorité de l’État jusque dans l’espace numérique.

