— Ceux que l’État n’a pas protégés
Sous les collines meurtries où s’attardent les pleurs,
Des familles ont marché avec leurs morts en fleurs ;
Le visage d’un absent, porté contre une poitrine,
Devient l’ultime drapeau d’une douleur orpheline.
Ils n’avaient demandé ni privilège ni faveur,
Seulement qu’un État fût garant de leur demeure ;
Que la force publique, investie par le droit,
Se tînt entre la mort et le seuil de leurs toits.
Mais lorsque les fusils ont dicté leur sentence,
La République avait déserté sa compétence ;
Le contrat social, réduit à quelques mots,
S’est brisé sous le poids des cris et des tombeaux.
Qui répondra demain du sang versé sans défense ?
Quel article de loi consolera l’absence ?
Les codes ont beau graver la sûreté dans le marbre,
Aucune Constitution ne ressuscite un arbre.
Ces morts avaient des noms, des rires, des maisons,
Des matins à bâtir, des rêves à l’horizon ;
La violence a fermé leurs fenêtres trop tôt,
Laissant aux survivants l’inventaire des maux.
Sur cette photographie, un homme tient un visage,
Comme on sauve du néant la page d’un naufrage ;
Son silence est plus grave que les discours officiels,
Et son deuil fait comparaître la République au ciel.
Car l’État n’est pas seulement palais, sceaux et décrets,
Ni cortèges officiels, ni ministres empressés ;
Il commence à l’instant où le faible, dans la nuit,
Peut croire que la loi veille encore sur sa vie.
À Kenscoff, cette promesse s’est perdue dans les armes,
Et nul communiqué ne peut dissoudre les larmes ;
Quand le citoyen tombe faute d’être défendu,
C’est une part du droit qui tombe avec le disparu.
Les cercueils descendront, les couronnes faneront,
Les voix des funérailles un jour s’éloigneront ;
Mais l’Histoire conservera, plus longtemps que les pierres,
Le nom de ceux laissés sans rempart ni frontière.
Et lorsque viendra l’heure où les puissants répondront,
Qu’ils sachent que les morts, même muets, témoigneront ;
Car un peuple peut pardonner les blessures du temps,
Mais rarement l’abandon de ses propres enfants.
Kenscoff garde désormais, au registre de sa peine,
des vies que la République n’a pas su rendre sereines ;
et chaque portrait porté au milieu des sanglots
rappelle qu’un État se juge aussi devant ses tombeaux.

