La CARICOM revient en Haïti après avoir contribué, en 2024, à l’installation d’un Conseil présidentiel de transition à neuf membres présenté comme la voie de sortie de crise. Deux ans plus tard, ni élections, ni rétablissement durable de l’autorité publique, ni retour effectif à l’ordre constitutionnel. Le pays a changé de formule sans changer de condition. Avant d’imaginer une nouvelle transition, Georgetown devrait donc répondre à une question simple : que reste-t-il de la précédente, sinon l’addition politique laissée aux Haïtiens ?
Deux ans après avoir accompagné la formation du Conseil présidentiel de transition, la CARICOM revient en Haïti avec un vocabulaire désormais familier : sécurité, transition, élections. Avant toute nouvelle médiation, une question devrait pourtant précéder les formules diplomatiques et les réunions à huis clos : quel bilan tirer de la construction politique de 2024 ? Le CPT, composé de neuf membres, devait mettre fin à l’impasse héritée du pouvoir d’Ariel Henry, rétablir un minimum d’autorité publique et conduire le pays vers la légitimité électorale. Or, au terme de cette séquence, les élections n’ont pas eu lieu, l’insécurité s’est étendue, plusieurs portions du territoire demeurent hors du contrôle effectif de l’État et la normalisation institutionnelle annoncée n’a jamais véritablement pris corps. Une organisation régionale peut-elle revenir avec une nouvelle prescription sans examiner d’abord les conséquences de celle qu’elle avait contribué à parrainer ?
L’histoire politique haïtienne n’est certes pas étrangère aux gouvernements provisoires, aux conseils collégiaux et aux régimes d’exception. Le Conseil militaire de gouvernement de 1957, le CNG après la chute de Jean-Claude Duvalier en 1986, puis la transition ouverte sous Boniface Alexandre en 2004 appartiennent à cette longue chronologie des ruptures institutionnelles. Le dispositif de 2024 demeure toutefois singulier par son architecture : neuf membres furent appelés à exercer collectivement une fonction présidentielle que la Constitution de 1987 avait conçue autour d’un titulaire unique. Présenté comme une solution temporaire à une conjoncture exceptionnelle, ce montage a surtout confirmé une pathologie ancienne de la vie publique haïtienne : le provisoire finit régulièrement par acquérir les attributs de la permanence, tandis que l’exception se transforme peu à peu en méthode de gouvernement.
Plus significatif encore, la trajectoire institutionnelle ramène le pays vers la configuration même dont la transition prétendait l’éloigner. Ariel Henry avait exercé durant près de trois ans un pouvoir exécutif considérable dans un environnement marqué par l’affaiblissement des contre-pouvoirs. Le CPT devait précisément rompre avec cette concentration. Pourtant, après cette expérience collégiale, le centre de gravité du pouvoir s’est de nouveau déplacé vers un exécutif fortement personnalisé. Les noms changent, les structures se recomposent, les alliances se déplacent, mais la mécanique générale demeure. La transition haïtienne ressemble ainsi à une roue qui tourne avec constance sans parvenir à déplacer le véhicule. La CARICOM revient donc au même carrefour : pour corriger l’expérience de 2024, pour en préparer une autre, ou pour accompagner un calendrier politique dont les fondements matériels et institutionnels demeurent largement contestés ?
La difficulté devient plus profonde lorsque la question constitutionnelle entre en scène. Une Constitution n’est ni une circulaire administrative ni un arrangement diplomatique que l’on remplace selon les nécessités du moment. L’article 284-3 de la Constitution de 1987 interdit explicitement le recours au référendum pour la modifier. Toute tentative de transformation de l’ordre constitutionnel en dehors des mécanismes qu’il prévoit pose ainsi un problème de légalité autant que de légitimité. La référence biblique peut ici servir de métaphore, à condition d’en respecter le sens : lorsque le Christ déclare « Détruisez ce temple, et en trois jours je le relèverai », il parle de son corps et de la Résurrection, non d’un pouvoir politique de démolir une architecture juridique pour lui en substituer une autre. Aucun conseil provisoire, aucun gouvernement transitoire, aucune organisation régionale ne possède une pareille faculté sur la souveraineté constitutionnelle d’un peuple.
La relation entre Haïti et la CARICOM mérite également d’être replacée dans une perspective historique plus ample. Haïti n’est pas une périphérie insignifiante de la Caraïbe : son indépendance de 1804 constitua l’une des ruptures majeures de l’ordre esclavagiste atlantique et modifia durablement l’imaginaire politique des sociétés coloniales de la région. L’ironie historique est donc sévère : la première République noire indépendante se retrouve aujourd’hui régulièrement placée sous la médiation politique d’acteurs extérieurs lorsqu’il s’agit de définir les contours de son propre avenir institutionnel. La CARICOM peut faciliter le dialogue, rapprocher les protagonistes et offrir un cadre de négociation ; elle ne devrait cependant ni se substituer à la volonté souveraine des citoyens haïtiens ni transformer l’exception politique en procédure ordinaire. À force de traiter Haïti comme un dossier régional à administrer, ne finit-on pas par oublier qu’il s’agit d’abord d’un État dont la souveraineté appartient juridiquement à son peuple ?
Il serait néanmoins trop commode de faire porter l’ensemble de la responsabilité à Georgetown. Les interventions extérieures prospèrent aussi dans les espaces abandonnés par les institutions nationales. Corruption, impunité, faiblesse de la justice, marchandages politiques et incapacité à faire respecter l’autorité publique ont progressivement transformé la souveraineté haïtienne en territoire disponible. Un pays qui ne sanctionne pas la prédation finit par perdre non seulement ses ressources, mais aussi une partie de sa capacité à décider seul de son avenir. La CARICOM reviendra donc tant que l’État haïtien continuera d’offrir au monde le spectacle de ses propres renoncements. Et peut-être est-ce là le constat le plus accablant : une souveraineté que l’on abandonne finit toujours par être administrée par d’autres.


