À moins de cent jours du scrutin fixé au 13 décembre 2026, le processus électoral haïtien révèle non pas une volonté de refonder la démocratie, mais un plan soigneusement orchestré de redistribution du pouvoir au profit de l’oligarchie. Ce plan doit être exécuté par le couple formé par l’Exécutif dirigé par le Premier ministre Fils-Aimé et le Conseil électoral provisoire présidé par Jacques Desrosiers. Il repose sur trois piliers : la complicité active de l’international, la neutralisation territoriale assurée par les gangs armés, et la fabrication d’un Parlement « pluraliste » en apparence.
Le schéma est clair. La coalition Viktwa doit obtenir une majorité claire au Parlement. Cette majorité lui permettra de contrôler l’essentiel des leviers institutionnels. En parallèle, la coalition Débloke est destinée à assurer le retour de Michel Martelly au cœur du pouvoir, qu’il s’agisse de la présidence ou d’une position d’influence déterminante. Les deux formations, loin d’être concurrentes, sont les deux faces d’un même dispositif de partage. L’une gère la façade parlementaire et la légitimité procédurale ; l’autre garantit la reconduction des réseaux d’intérêts qui ont marqué la dernière décennie.
Pour donner à cette opération les apparences de la démocratie, des formations comme Fanmi Lavalas, EDE, l’OPL et quelques alliés se verront attribuer un contingent de sièges. Ces représentants serviront de caution. Ils permettront de proclamer que « toutes les sensibilités » sont représentées, que le peuple a parlé, et que la transition a réussi. En réalité, leur présence organisée n’est que la récompense de leur collaboration active ou de leur silence calculé. Ils valideront le scrutin qu’ils auraient dû contester avec la dernière énergie.
Ce montage n’aurait aucune chance de succès sans deux complicités extérieures. D’une part, l’international – qui multiplie les déclarations sur la nécessité d’élections « dans les délais » – ferme les yeux sur l’absence de contrôle territorial et sur la précipitation du calendrier. D’autre part, les gangs armés, qui continuent d’occuper des zones à forte densité électorale, jouent le rôle de régulateurs de fait du corps électoral. Là où ils règnent, le vote n’est plus l’expression de la souveraineté populaire, mais un instrument de discipline territoriale.
Le couple Exécutif-CEP, loin de résister à cette logique, en devient l’opérateur central. Sous la direction du Premier ministre Fils-Aimé et sous la présidence de Jacques au CEP, les invitations de dernière minute, le maintien d’un calendrier déconnecté de la réalité sécuritaire et l’ouverture à des consultations populaires parallèles destinées à modifier la Constitution s’inscrivent dans la même démarche : produire un résultat politique déjà écrit, plutôt que de garantir un processus crédible. L’Exécutif fournit la couverture politique et administrative ; le CEP apporte la légitimation technique et procédurale. Ensemble, ils transforment l’urgence affichée en instrument de contrôle du dénouement électoral.
Ce n’est pas un retour à l’ordre constitutionnel qui se prépare. C’est une redistribution du pouvoir entre factions de l’oligarchie, sous le regard bienveillant de partenaires internationaux pressés de tourner la page et sous la protection armée de ceux qui tiennent le territoire. Les élections du 13 décembre 2026 risquent ainsi de n’être ni libres, ni sincères, ni souveraines. Elles risquent d’être le sacre d’un arrangement.
La démocratie haïtienne ne se construira pas par la précipitation ni par les arrangements d’appareils. Elle exige d’abord la reconquête de la souveraineté territoriale, la transparence réelle du processus et le refus de tout scénario écrit à l’avance. Tout le reste n’est que mise en scène.

