Vendredi, dix neuf personnes enlevées lors du massacre de Kenscoff, parmi lesquelles des enfants et des personnes en situation de handicap, ont été libérées après plusieurs jours de captivité aux mains des bandits. Cette nouvelle, en soi, mérite d’être accueillie avec le soulagement qu’elle inspire légitimement à des familles rongées par l’angoisse depuis le massacre du 23 août.
Mais il faut regarder de plus près qui a rendu cette libération possible. Ce n’est ni une opération policière, ni une intervention des forces armées, ni une négociation officielle menée par les autorités haïtiennes. C’est l’intervention d’un religieux, désigné dans la presse locale sous le nom de Frère Luckson, qui a permis d’obtenir ce résultat.
Cette chronique s’interrogeait, hier encore, sur l’incapacité du porte parole de la Police nationale à répondre aux questions les plus élémentaires concernant le sort des otages, se contentant d’indiquer qu’il ne pouvait pas communiquer publiquement sur ce point. Vingt quatre heures plus tard, la réponse est arrivée, mais elle n’est pas venue de l’institution interrogée. Elle est venue d’un acteur religieux, extérieur à l’appareil sécuritaire de l’État, dont l’intervention personnelle a réussi là où la communication officielle échouait à rassurer.
Il ne s’agit pas ici de minimiser le courage ni l’utilité de cette médiation, bien au contraire. Mais il faut nommer ce que cet épisode révèle avec une clarté embarrassante. Quand l’État ne parvient pas à protéger sa population avant l’attaque, et qu’il peine ensuite à négocier le retour de ses otages après celle ci, ce sont des individus, des organisations religieuses ou des réseaux communautaires qui finissent par combler, tant bien que mal, le vide laissé par une autorité publique défaillante.
Plus de cinquante personnes avaient été enlevées lors de l’attaque, selon le bilan des Nations unies. Dix neuf d’entre elles ont retrouvé la liberté. Le sort du reste des otages demeure, à ce jour, incertain, toujours aux mains des ravisseurs. Cette libération partielle, aussi précieuse soit elle pour les familles concernées, ne referme donc en rien le dossier. Elle rappelle, au contraire, l’urgence d’une réponse institutionnelle structurée plutôt que la dépendance, une fois de plus, à des initiatives individuelles dont le succès reste, par nature, aléatoire et non reproductible à grande échelle.
C’est dans ce contexte que l’Observatoire international pour la démocratie et la gouvernance a publié, mercredi, une note de condamnation dont la sévérité mérite d’être relayée intégralement. L’organisation, dirigée par Ambroise Guillaume, a dénoncé avec la plus grande fermeté une attaque d’une extrême cruauté, et a établi un lien direct entre cette tragédie et l’échéance électorale prévue le 13 décembre prochain.
On avait documenté, il y a cinq jours, le bilan alarmant de l’inscription électorale, avec seulement deux cent cinquante mille personnes enregistrées un mois après le lancement des opérations, sur un corps électoral potentiel dépassant les six millions. L’OIDG rejoint aujourd’hui ce constat, en soulignant que le sort des familles endeuillées, des blessés, des otages et des déplacés de Kenscoff constitue un test dont dépend directement la crédibilité du processus électoral tout entier.
La formule employée par l’organisation pour conclure sa note mérite d’être citée pour sa justesse. Kenscoff, écrit elle, ne peut devenir un massacre de plus que l’on condamne aujourd’hui pour l’oublier demain. Cette phrase résume, avec une économie de mots que peu de communiqués institutionnels parviennent à égaler, le danger principal qui guette ce dossier dans les semaines à venir.
Les médias avaient rapporté, depuis le mois de juillet, une litanie de massacres survenus dans cette même commune, à Wobè, à Kenscoff même, chacun suivi d’un cycle prévisible de condamnations officielles, de promesses de renforcement sécuritaire, puis d’un silence progressif jusqu’à l’attaque suivante. Rien, dans le traitement institutionnel réservé à ces événements jusqu’ici, ne garantit que le massacre du 23 août échappera à ce même schéma d’oubli progressif, sauf si la pression exercée par des organisations comme l’OIDG, par la presse haïtienne et par la population elle même parvient à maintenir ce dossier au centre de l’attention publique jusqu’à ce que des réponses concrètes soient apportées.
Le maire de Kenscoff, Jean Massillon, avait décrit, dans les jours suivant l’attaque, une scène de carnage et d’horreur, évoquant des bandits entrés dans un camp de déplacés installé au sein d’une église. Cette chronique rappelait, dès le 11 juillet, que cette même commune vivait depuis près de dix neuf mois sous la menace continue de groupes armés. L’attaque du 23 août n’est donc pas un événement isolé qui aurait surpris une administration par ailleurs vigilante.
C’est l’aboutissement d’une négligence prolongée, documentée mois après mois dans cette chronique, que ni les communiqués de compassion ni les statistiques ponctuelles de réduction de la violence n’ont su empêcher. La libération de ces dix neuf otages, obtenue grâce au courage d’un religieux plutôt qu’à l’action de l’État, restera comme le symbole le plus cruel de cette défaillance persistante, à moins que les autorités haïtiennes ne saisissent, enfin, cette tragédie comme le point de bascule qu’elle devrait constituer.
Jean Clyde Desroseaux

