HAÏTI | 13 DÉCEMBRE — L’équation macabre : au rythme documenté par le BINUH et face à la velléité électorale de Fils-Aimé et de ses alliés, combien de morts encore avant les élections ?
PORT-AU-PRINCE, 29 août 2026 — L’arithmétique devient politiquement insoutenable lorsqu’elle commence à compter des cadavres. 1 408 personnes tuées et 656 blessées entre avril et juin 2026, selon le dernier bilan du BINUH : trois mois qui donnent une moyenne approximative de 469 morts par mois. Prolongé mécaniquement sur quatre mois, ce rythme produirait quelque 1 877 morts supplémentaires. Personne ne saurait présenter cette extrapolation comme une prophétie ; elle constitue plutôt un test de trajectoire : que deviendrait le pays si l’État, ses forces publiques et leurs soutiens internationaux ne parvenaient pas à réduire substantiellement la cadence actuelle ? Le BINUH lui-même avertit que les préparatifs politiques et électoraux resteront gravement exposés aux revers sans amélioration préalable de la sécurité.
Le gouvernement d’Alix Didier Fils-Aimé semble pourtant avoir deux calendriers posés sur le même bureau : celui des morts et celui du CEP. Le premier s’écrit quotidiennement au moyen de balles, d’enlèvements, d’incendies et de déplacements ; le second conduit obstinément au 13 décembre 2026. Kenscoff vient d’en démontrer la contradiction la plus brutale. L’ONU établit à au moins 47 morts, dont cinq enfants, le bilan de l’attaque des 23 et 24 août, tandis que plus de 50 personnes auraient été enlevées et que plus de 2 600 habitants ont été contraints de fuir. Ainsi, au moment où l’administration électorale compte les futurs électeurs, les organisations internationales continuent de compter ceux que la violence retire de la communauté nationale.
L’obligation régalienne de protection ne peut pourtant être transformée en simple note de bas de page du calendrier électoral. Il serait juridiquement abusif d’imputer personnellement à Fils-Aimé chacun des 1 408 homicides documentés : les auteurs matériels demeurent ceux qui tuent, ordonnent, financent ou facilitent ces crimes. Mais la responsabilité politique du pouvoir se mesure aussi à sa capacité de prévention, de renseignement, de territorialisation de la force publique et de protection effective des populations. Vendredi encore, la Lettonie rappelait devant le Conseil de sécurité que la responsabilité première de la sécurité et de la protection du peuple haïtien incombe aux autorités nationales, leur demandant notamment de répondre à temps aux signes annonciateurs d’attaques contre les civils. La Russie, de son côté, a également rappelé la responsabilité première des autorités haïtiennes en matière de sécurité. (UN Transcripts)
Puis est arrivée, vendredi 28 août, cette réunion d’urgence du Conseil de sécurité que Kenscoff avait imposée à la diplomatie internationale. Elle avait été demandée par les États-Unis, la Colombie et le Panama après le massacre. Or le représentant d’Haïti, après avoir condamné la « barbarie » de Kenscoff, a immédiatement replacé son intervention sur les rails de la feuille de route gouvernementale : accélération du déploiement de la Gang Suppression Force, restauration de la sécurité et création des conditions nécessaires à la tenue des élections. Le transcript officiel disponible ne montre pas qu’il ait lui-même prononcé la date du 13 décembre ; il ne contient toutefois aucune annonce de sursis au processus électoral. Bien au contraire, l’objectif électoral demeure explicitement inscrit dans la stratégie défendue par Port-au-Prince.
Le Panama a, pour sa part, introduit l’élément le plus embarrassant du débat. Quelques minutes auparavant, sa délégation avait estimé que, compte tenu de la situation sur le terrain, même l’hypothèse d’élections au premier semestre 2027 ne paraissait plus réaliste. Si juin 2027 paraît déjà hypothétique à un membre du Conseil de sécurité, sur quelle démonstration sécuritaire reposerait encore le 13 décembre 2026 ? La tragédie de Kenscoff risque alors de connaître le sort institutionnel de tant d’autres massacres haïtiens : indignation, communiqué, réunion, promesse de riposte, puis déplacement progressif de l’attention publique jusqu’au prochain carnage. C’est précisément cette banalisation de la mort qui rend l’équation macabre : lorsque la disparition de dizaines de citoyens ne suffit plus à interrompre un calendrier politique, le problème n’est plus seulement de savoir combien de personnes mourront avant les urnes, mais combien de morts la République est devenue capable d’absorber sans modifier sa trajectoire.
Elco et cba

