23 août 2026
Service militaire obligatoire : une bonne intention face à une armée qui n’a pas les moyens de ses ambitions
Actualités Opinions Politique

Service militaire obligatoire : une bonne intention face à une armée qui n’a pas les moyens de ses ambitions

Trois jours durant, du 21 au 23 août, l’hôtel Karibe a accueilli une question que le pays n’avait plus véritablement posée depuis des décennies avec autant de solennité institutionnelle : quelle armée pour Haïti ?

Ces assises nationales de la défense et de la sécurité, organisées par le ministère de la Défense et rassemblant experts, chercheurs, représentants des Forces armées et acteurs de la société civile, ont livré, dès leur ouverture, une proposition qui mérite un examen attentif, tant elle pourrait, si elle se concrétisait, transformer durablement la relation entre la jeunesse haïtienne et son institution militaire : le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé a plaidé pour rendre le service militaire obligatoire, y voyant un moyen de transmettre aux jeunes des valeurs de discipline, de responsabilité et d’engagement envers la collectivité.

Cette chronique a, à plusieurs reprises ces dernières semaines, salué les efforts de reconstruction des Forces armées d’Haïti — la campagne de recrutement ayant suscité plus de dix-sept mille candidatures en quelques jours, le départ de contingents pour une formation en Martinique, l’engouement d’une jeunesse cherchant une alternative légitime au recrutement par les gangs.

La proposition d’un service militaire obligatoire s’inscrit dans la continuité de cette dynamique, et l’argument civique qui la sous-tend n’est pas sans mérite : dans un pays où le système éducatif reste fragilisé et où les structures d’encadrement de la jeunesse se sont largement effondrées sous le poids de la crise sécuritaire, une institution capable d’inculquer, à grande échelle, des repères de discipline et de citoyenneté pourrait constituer un contrepoids réel face à l’attraction qu’exercent les groupes armés sur des jeunes livrés à eux-mêmes.

Mais il faut, ici encore, appliquer à cette annonce la même rigueur que celle que cette chronique s’efforce d’apporter à chaque promesse institutionnelle : une intention généreuse ne vaut que si elle s’accompagne des moyens de sa réalisation. Or les chiffres bruts des Forces armées d’Haïti aujourd’hui, tels qu’ils ressortent des données disponibles, donnent la mesure du gouffre qui sépare l’ambition affichée de la capacité actuelle de l’institution : un effectif actif d’à peine plus de mille quatre cents militaires, pour un budget annuel de l’ordre de soixante-trois à soixante-quatre millions de dollars, représentant seulement deux dixièmes de pourcent du produit intérieur brut national.

Rendre le service militaire obligatoire pour l’ensemble d’une classe d’âge, dans un pays qui compte plusieurs millions de jeunes en âge d’être concernés, supposerait une multiplication des capacités d’accueil, de formation, d’encadrement et de financement de l’institution militaire sur une échelle qui n’a, à ce jour, fait l’objet d’aucune annonce budgétaire précise. Cette chronique documentait, il y a quelques jours à peine, la réduction de 15 % des primes accordées aux policiers dans le cadre du budget rectificatif de l’État. Un signal difficile à concilier avec l’ambition, désormais affichée, de généraliser un service militaire obligatoire dont le coût de mise en œuvre dépasserait, presque certainement, tout ce que l’État consacre aujourd’hui à ses forces de sécurité réunies.

Il y a, dans cette proposition, un second élément à interroger avec la même honnêteté : la conscription obligatoire, aussi séduisante soit-elle sur le plan des valeurs civiques qu’elle prétend transmettre, pose des questions de faisabilité opérationnelle particulièrement aiguës dans un pays où l’État ne contrôle pas l’intégralité de son propre territoire. Comment recenser, convoquer et intégrer des jeunes résidant dans des zones sous contrôle des gangs, documentées tout au long de cette chronique depuis des semaines ? Comment garantir que cette obligation ne se transforme pas, dans les faits, en une inégalité supplémentaire entre les jeunes des quartiers sûrs, effectivement mobilisables, et ceux des zones occupées, structurellement exemptés faute d’accès sécurisé — creusant ainsi, une fois de plus, le fossé entre les deux Haïti que cette chronique décrit régulièrement ?

Il serait cependant injuste de réduire ces assises nationales à cette seule proposition, aussi discutable soit-elle dans ses modalités pratiques. La signature, lors de la première journée, d’un accord entre le ministère de la Défense et l’Université d’État d’Haïti constitue, en revanche, un pas concret et immédiatement porteur de sens : rapprocher l’institution militaire du monde universitaire autour de la formation, de la recherche et du développement des compétences répond directement à l’un des angles morts que cette chronique soulignait début août, à propos de la nécessaire montée en qualité, et pas seulement en quantité, de la reconstruction des Forces armées. Une armée qui forme ses cadres en lien étroit avec l’université nationale, plutôt qu’en vase clos, se donne les moyens de professionnaliser durablement son encadrement plutôt que de se contenter d’un recrutement massif sans structure intellectuelle correspondante.

Le Premier ministre a raison sur un point essentiel, formulé au terme de son intervention : au-delà de la seule question militaire, c’est une mobilisation collective de la société haïtienne tout entière qui doit accompagner cette réflexion sur l’avenir des institutions de défense du pays. Mais une mobilisation collective ne se décrète pas par un simple appel au civisme ; elle se construit par des engagements chiffrés, des calendriers réalistes et une adéquation vérifiable entre les ambitions annoncées et les ressources effectivement mobilisées.

Ces assises ont eu le mérite de rouvrir un débat national trop longtemps négligé sur la nature et la mission des Forces armées haïtiennes. Il appartient désormais au gouvernement de transformer cette réflexion collective en une feuille de route dotée de moyens réels.

Faute de quoi le service militaire obligatoire rejoindra, dans quelques mois, la longue liste des ambitions annoncées sans les ressources nécessaires pour les honorer.

Jean Clyde Desroseaux

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.