Une séquence devenue virale sur les réseaux sociaux montre le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé croisant l’ancien député Arnel Bélizaire, récemment libéré de prison. Plusieurs publications datées du 21 août 2026 présentent le chef du gouvernement comme manifestant sa surprise de voir l’ancien parlementaire en liberté.
Au-delà de l’échange entre deux personnalités publiques, cette scène soulève une question beaucoup plus profonde : quel rapport les dirigeants politiques haïtiens entretiennent-ils réellement avec l’État de droit et la séparation des pouvoirs ?
Une réaction qui interroge
Un Premier ministre peut naturellement être surpris par une information. Mais lorsqu’il s’agit de la liberté d’un citoyen, et particulièrement d’une personne ayant fait l’objet de procédures judiciaires, les mots et les attitudes d’un chef de gouvernement prennent une dimension institutionnelle.
La liberté ou la détention d’une personne ne devrait jamais dépendre de l’étonnement, de la satisfaction ou du mécontentement d’un responsable politique. Elle doit relever exclusivement des autorités judiciaires compétentes, dans le respect de la loi, des procédures et des droits fondamentaux.
C’est précisément là que cette séquence devient politiquement intéressante : elle rappelle combien, en Haïti, la frontière entre pouvoir politique, perception personnelle et fonctionnement de la justice demeure fragile dans l’imaginaire collectif.
Le « ruse politique » : une vieille maladie haïtienne
Depuis trop longtemps, une partie des dirigeants haïtiens semble considérer la politique comme un exercice permanent de ruse : surprendre l’adversaire, contourner les institutions, envoyer des messages codés, construire des alliances de circonstance, affaiblir un concurrent ou transformer chaque événement en démonstration de pouvoir.
Cette culture de la manœuvre finit pourtant par coûter extrêmement cher au pays.
La ruse peut permettre de gagner une bataille politique ; elle ne construit pas un État.
Un pays ne peut pas fonctionner durablement lorsque les institutions deviennent secondaires par rapport aux personnalités qui les dirigent. Le Premier ministre gouverne, la justice juge, la police exécute les décisions relevant de ses compétences, et chaque institution doit connaître les limites de son pouvoir.
Lorsque ces frontières deviennent floues, la population finit par croire que tout dépend d’un appel téléphonique, d’une influence politique, d’une relation personnelle ou d’un rapport de force.
Gouverner exige une responsabilité particulière
Alix Didier Fils-Aimé n’est pas aujourd’hui un simple acteur politique exprimant une opinion dans la rue. Il se trouve au sommet de l’appareil exécutif haïtien. Cette position impose une obligation supplémentaire de retenue et de responsabilité.
Chaque parole prononcée publiquement peut être interprétée comme une orientation politique, un signal envoyé aux institutions ou même une pression implicite.
Cela ne signifie pas qu’un Premier ministre doit rester silencieux. Cela signifie simplement que plus le pouvoir est grand, plus la parole doit être maîtrisée.
Dans une démocratie fonctionnelle, un responsable politique confronté à une décision judiciaire qui l’étonne devrait chercher à comprendre les mécanismes institutionnels ayant conduit à cette décision, sans donner l’impression que la liberté d’un citoyen devrait dépendre de l’appréciation du pouvoir exécutif.
Arnel Bélizaire n’est pas le véritable sujet
Il serait également réducteur de transformer cette réflexion en défense ou en condamnation d’Arnel Bélizaire.
Le véritable sujet est beaucoup plus important.
Il s’agit de savoir quel État Haïti veut construire.
Aujourd’hui Arnel Bélizaire. Demain, ce pourrait être un journaliste, un entrepreneur, un militant politique, un fonctionnaire ou n’importe quel citoyen.
L’État de droit commence précisément lorsque les institutions continuent à fonctionner indépendamment de l’identité, de la popularité ou de l’impopularité de la personne concernée.
Haïti a besoin d’institutions, pas de spectacles politiques
La crise haïtienne n’est pas uniquement sécuritaire ou économique. Elle est aussi profondément institutionnelle.
Nous avons trop souvent personnalisé le pouvoir. Nous cherchons l’homme fort, le dirigeant providentiel ou le stratège capable de déjouer ses adversaires, alors que la véritable force d’une République devrait résider dans des institutions suffisamment solides pour fonctionner indépendamment des individus.
Un Premier ministre passe
Un ministre de la Justice passe.
Un directeur général passe.
Mais l’État doit rester.
Voilà pourquoi chaque responsable public devrait contribuer à restaurer la confiance dans les institutions plutôt qu’à alimenter, même involontairement, l’impression que la politique peut intervenir partout.
La responsabilité plutôt que la ruse
La politique haïtienne doit progressivement abandonner cette fascination pour les manœuvres, les rapports de force et les démonstrations personnelles.
Le pays a besoin d’une autre culture politique : celle de la responsabilité.
La responsabilité consiste à comprendre que gouverner n’est pas contrôler toutes les institutions.
La responsabilité consiste à accepter qu’une décision légale puisse parfois déplaire au pouvoir.
La responsabilité consiste à respecter les limites de sa fonction.
Et surtout, la responsabilité consiste à comprendre qu’un État devient fort non lorsque ses dirigeants peuvent tout faire, mais lorsqu’eux-mêmes acceptent de ne pas pouvoir tout faire.
La rencontre entre Alix Didier Fils-Aimé et Arnel Bélizaire pourrait rapidement disparaître dans le flot quotidien des vidéos virales. Mais elle offre une occasion de poser une question essentielle à toute la classe politique haïtienne :
Voulons-nous continuer à gouverner Haïti par la ruse, les réactions personnelles et les rapports de force, ou sommes-nous enfin prêts à construire une République gouvernée par les institutions, la responsabilité et le droit ?
Car après des décennies d’instabilité, Haïti n’a plus besoin de politiciens plus rusés.
Le pays a besoin de dirigeants plus responsables.
Vitalème ACCÉUS

