Attention ! Il faudra suivre avec la plus grande vigilance cet exercice du pouvoir de doublure, afin de ne pas brouiller les cartes. Il faudra notamment veiller à ce que l’on ne vienne pas demander au peuple, par le truchement d’un référendum-bidon, de se prononcer par « OUI » ou par « NON » sur une prétendue restructuration de l’armée.
« Tout au nom du peuple, mais sans le peuple » : voilà, jusqu’ici, le leitmotiv du pouvoir de doublure en place.
Quel avenir, demain, pour nos soldats d’Haïti,
Si le galon s’incline au caprice nanti ?
Faut-il voir l’officier, détourné de sa garde,
Conduire à l’école un enfant que l’on regarde ?
Le sabre est-il forgé pour servir un foyer,
Ou pour que la Nation puisse enfin s’appuyer
Sur des hommes voués à la seule République,
Non sur quelque maison devenue monarchique ?
Que cesse l’officier, serviteur du palais,
Qui traite une épouse en pouvoir parallèle,
Comme si l’État devait, par quelque faux décret,
Lui bâtir un emploi sous l’ombre présidentielle.
Que finisse également ce théâtre insolent
Où l’épaulette éclôt par miracle éclatant,
Où, sur le Champ-de-Mars, un geste du pouvoir
Fait colonel le matin qui n’était rien le soir.
Les grades ne sont pas des bijoux de faveur,
Ni le prix d’un sourire accordé au flatteur ;
Ils réclament savoir, discipline et carrière,
Non l’onction d’un chef au milieu de la pierre.
Et que meure à jamais cette antique illusion :
Porter un uniforme autorise l’ambition
À franchir le quartier, renverser la frontière
Qui sépare le sabre et la chose publique entière.
Car l’officier n’est pas le maître de l’État,
Il sert la Constitution ; il ne la dicte pas.
Le fusil sous les lois possède sa noblesse ;
Dressé contre les lois, il devient leur faiblesse.
L’époque où le képi rêvait du fauteuil d’or,
Où l’état-major croyait gouverner par le corps,
Devrait appartenir aux archives poussiéreuses,
Aux chroniques d’un siècle aux mémoires douloureuses.
Paul Eugène Magloire appartient à ce temps
Des armées façonnées par d’autres commandements ;
L’ère issue de l’occupation a fermé son registre :
Un peuple n’a plus lieu d’en reproduire le sinistre.
Il faudrait désormais une autre architecture :
Une armée sans courtisans, sans faveur, sans imposture ;
Des officiers instruits, sobres dans leur pouvoir,
Sachant que commander signifie aussi devoir.
Une armée dont le grade ait valeur de mérite,
Dont chaque promotion soit acquise et prescrite ;
Une armée qui protège au lieu de gouverner,
Qui défende le sol sans prétendre régner.
Une armée « indigène », au sens le plus profond :
Née des besoins du peuple et fidèle à son nom ;
Ni milice de palais, ni garde prétorienne,
Mais institution nationale et citoyenne.
Car pour reconquérir la confiance perdue,
Il faudra davantage qu’une troupe revue :
Il faudra restaurer, derrière les épaulettes,
La vertu, le devoir — et non les courbettes.
Qu’un soldat soit soldat, qu’un président préside ;
Que l’État ne soit plus domestique ou cupide.
Alors, peut-être enfin, sous le drapeau dressé,
L’Armée d’Haïti pourra regarder son passé,
Non pour le reproduire en cycles de pouvoir,
Mais pour rompre à jamais avec l’ancien miroir.
Et l’épaulette, enfin délivrée du palais,
Servira la Patrie — et jamais ses valets.
cba
Excadete de la Academia Naval Militar de Venezuela

