Plusieurs partis politiques membres du pouvoir de facto — Fanmi Lavalas, ASE, Transfòm Ayiti, EDE, Myèl et d’autres — exigent désormais le rétablissement de la sécurité comme condition préalable à l’organisation des élections. La demande paraît légitime. Dans un pays où les gangs contrôlent encore de larges portions du territoire, où les routes nationales restent des corridors de rançon et où des millions d’Haïtiens vivent sous la terreur ou en déplacement forcé, organiser un scrutin sans minimum de sécurité reviendrait à masquer un échec sous un vernis démocratique.
Pourtant, cette position soulève une question de responsabilité que ces formations ne peuvent plus éluder.
Ces partis n’ont pas observé la transition depuis les tribunes. Ils en ont été des acteurs directs. Ils ont tenu l’échelle. En signant le « Pacte national pour la stabilité et l’organisation des élections », en validant la continuité du gouvernement dirigé par Alix Didier Fils-Aimé après la fin du mandat du Conseil présidentiel de transition, en occupant des postes ministériels ou en apportant leur caution politique, ils se sont inscrits pleinement dans le dispositif de pouvoir de facto. Ils ont choisi de participer, de négocier, de partager l’espace décisionnel. Ils ne peuvent aujourd’hui se présenter comme de simples observateurs exigeants face à un Premier ministre isolé.
Si le pouvoir de facto n’a pas réussi à rétablir la sécurité nécessaire à la tenue d’élections crédibles, l’échec ne peut pas être imputé uniquement à Alix Didier Fils-Aimé. Il est collectif. Les partis qui ont soutenu, accompagné ou intégré cette transition partagent la responsabilité de l’absence de résultats. Ils ont eu accès aux leviers de l’État. Ils ont eu la possibilité d’exiger des comptes, de conditionner leur soutien à des avancées concrètes, de dénoncer les dysfonctionnements dès qu’ils apparaissaient. Au lieu de cela, beaucoup ont privilégié le pragmatisme, la présence au sein du système, la participation aux arrangements.
Ce pragmatisme a un prix. En tenant l’échelle pour un gouvernement qui n’a pas inversé le rapport de force face aux gangs, ces formations ont contribué à prolonger une situation où la population continue de payer le prix fort. Exiger aujourd’hui la sécurité avant les élections, sans assumer publiquement sa part dans l’échec sécuritaire, relève d’une posture opportuniste. C’est vouloir bénéficier de la crédibilité de la demande tout en se déchargeant de la responsabilité des résultats.
La logique est simple : on ne peut pas être à la fois membre du pouvoir intérimaire et simple critique extérieur. Si la sécurité n’est pas rétablie, le bilan est partagé. Les partis qui ont signé les pactes, validé les cabinets et occupé des positions d’influence doivent rendre des comptes au même titre que le Premier ministre de facto. Continuer à pointer du doigt uniquement la tête de l’exécutif tout en omettant leur propre rôle dans la construction et le maintien de ce pouvoir, c’est perpétuer une culture d’irresponsabilité politique qui a déjà coûté trop cher au pays.
Il n’est pas trop tard pour transformer cette exigence en acte de responsabilité. Les partis qui ont participé à la transition disposent encore d’une marge de manœuvre pour corriger le tir. Cela passe d’abord par une reconnaissance claire et publique de leur part de responsabilité
dans l’échec sécuritaire. Ensuite, par des engagements concrets et mesurables : conditionner tout soutien politique à des résultats vérifiables sur le terrain (réouverture effective des axes routiers, réduction des zones sous contrôle des gangs, protection des populations déplacées), exiger une évaluation transparente et périodique des actions de sécurité, et cesser de traiter la question électorale comme un simple calendrier administratif.
La sécurité n’est pas un prétexte pour reporter indéfiniment les élections, ni un slogan pour se démarquer après coup. C’est la condition minimale pour que le peuple puisse exercer son droit de vote sans craindre pour sa vie. Si ces formations politiques veulent être crédibles, elles doivent passer de la posture à l’action collective : imposer des résultats, accepter de rendre des comptes et refuser de prolonger un système où l’on tient l’échelle tout en dénonçant l’incendie.
Haïti n’a plus besoin de déclarations d’exigence. Elle a besoin d’acteurs politiques qui assument enfin, ensemble, le prix de leurs choix. C’est à cette condition seulement que l’exigence de sécurité pourra cesser d’être une rhétorique et devenir le début d’une sortie de crise digne de ce nom.

