21 août 2026
Ils assiègent la Cité du Drapeau : le symbole que les gangs n’ont pas encore réussi à effacer
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Ils assiègent la Cité du Drapeau : le symbole que les gangs n’ont pas encore réussi à effacer

Il y a un lieu, en Haïti, dont le nom même porte l’histoire de la nation : Arcahaie, la Cité du Bicolore, celle où fut cousu, en mai 1803, le premier drapeau de la future république indépendante. C’est cette ville, chargée d’une charge symbolique que peu d’autres communes du pays peuvent revendiquer, que des groupes armés tentent, depuis des mois, de faire tomber sous leur contrôle.

Dimanche dernier encore, des hommes armés se sont emparés d’un camion dans la localité de La Colline pour y charger des pierres et du sable, avec un objectif précis : bloquer la route et se rapprocher, un peu plus, de la Cité Drapeau elle-même. Le conducteur du véhicule réquisitionné a été tué dans les échanges de tirs qui ont suivi.

Cette attaque n’est ni la première ni, vraisemblablement, la dernière. Cette chronique évoquait, il y a une semaine, la commémoration du 235e anniversaire de la cérémonie du Bois-Caïman, cet acte fondateur qui allait donner naissance, treize ans plus tard, à la première république noire indépendante de l’histoire. Il serait difficile d’imaginer une illustration plus concrète, plus douloureusement littérale, de l’écart entre cette promesse fondatrice et la réalité actuelle du pays que le siège répété d’Arcahaie par des groupes criminels qui n’ont, eux, que faire de l’histoire nationale qu’ils menacent d’engloutir.

Le 9 août, une attaque menée par le gang Taliban, originaire de la zone de Canaan et affilié à la coalition Viv Ansanm, a fait au moins un mort parmi la population civile, un chauffeur de camion abattu alors que les assaillants tentaient une nouvelle incursion. En novembre dernier déjà, des combattants de Viv Ansanm avaient incendié plusieurs maisons à Bercy, dans la même commune, avant d’être repoussés par la police et les brigadiers communautaires.

Et il y a près d’un an, en septembre 2025, le massacre du village voisin de Labodrie (au moins quarante-deux morts selon les autorités locales, un bilan que d’autres sources ont porté à plus de cinquante, incluant un enfant de quatre ans et sa famille entière) avait été suivi d’une tentative directe des mêmes assaillants de s’en prendre à Arcahaie elle-même.

Ce siège prolongé n’a rien d’accidentel ni de purement symbolique dans son objectif stratégique. La Route nationale numéro 1, qui traverse la commune, constitue l’axe routier le plus vital reliant la capitale au nord du pays. Cette même route dont cette chronique soulignait, en juillet, l’importance cruciale pour l’acheminement des denrées alimentaires depuis l’Artibonite, le grenier agricole national, jusqu’aux marchés de Port-au-Prince.

Chaque barricade dressée à hauteur de Bercy, chaque incendie allumé à Carriès, chaque camion réquisitionné pour bloquer la circulation ne relève pas d’un simple déchaînement de violence gratuite : c’est une tactique délibérée d’étranglement économique, qui vise à couper méthodiquement la capitale de ses régions d’approvisionnement, exactement selon la logique que cette chronique décrivait au sujet de l’expansion des gangs vers les zones rurales. Cette bascule d’une logique de contrôle urbain vers une logique de capture des artères économiques du pays tout entier.

Il faut, cependant, se garder de céder uniquement au désespoir face à ce nouveau front ouvert. L’histoire récente d’Arcahaie porte aussi, en elle, des signes de résistance qui méritent d’être salués avec la même rigueur que les alertes que cette chronique multiplie par ailleurs. En septembre dernier, après neuf jours de paralysie complète de la Route nationale numéro 1, une action conjointe de la Police nationale, des brigadiers d’autodéfense locaux et de la population elle-même était parvenue à rouvrir l’axe routier. Un succès que le maire de l’époque avait, à juste titre, qualifié de collectif.

Dimanche encore, selon le maire actuel Wilner René, les forces de l’ordre et les brigadiers communautaires sont restés mobilisés tout au long de la journée pour contenir l’avancée des assaillants, empêchant, une fois de plus, que la ville ne bascule entièrement sous contrôle armé.

Mais cette résistance, aussi méritoire soit-elle, ne peut pas continuer indéfiniment de reposer sur la seule mobilisation ponctuelle des habitants et d’une police locale sous-dotée, confrontée à des assauts qui se répètent, mois après mois, depuis près de deux ans. Le maire intérimaire de la commune l’a lui-même formulé sans détour : la priorité doit être de déloger durablement les groupes armés de la Route nationale numéro 1, plutôt que de se contenter d’interventions ponctuelles qui repoussent chaque assaut sans jamais éliminer la menace à sa source. C’est très exactement le diagnostic que porte un média haïtien indépendant sur cette même situation, en soulignant que les attaques contre Arcahaie se multiplient et que les interventions ponctuelles ne suffisent plus.

Un pays qui laisse la Cité du Bicolore vivre, mois après mois, sous la menace constante d’un siège armé, sans y déployer une présence sécuritaire permanente et suffisamment robuste pour sécuriser durablement cet axe vital, envoie un message qui dépasse la seule question opérationnelle. Il envoie le message que même les lieux les plus chargés de mémoire nationale ne bénéficient d’aucune priorité particulière dans l’allocation de moyens sécuritaires déjà insuffisants pour couvrir l’ensemble du territoire.

Alors que le pays se prépare, en théorie, à un scrutin en décembre dont la crédibilité dépend directement de la libre circulation des personnes et des biens sur l’ensemble du territoire national, la sécurisation durable de la Route nationale numéro 1 à hauteur d’Arcahaie ne devrait pas être un objectif secondaire relégué derrière d’autres priorités sécuritaires plus médiatisées. Elle devrait être traitée comme ce qu’elle est réellement : la défense d’une artère vitale du pays, et, plus encore, la défense d’un symbole que la nation haïtienne ne peut pas se permettre de perdre.

Jean Clyde Desroseaux

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