Les dirigeants devraient savoir que certaines décisions budgétaires, prises isolément, relèvent d’un exercice comptable ordinaire, tandis que d’autres, replacées dans leur contexte, relèvent d’une véritable erreur de jugement stratégique.
La réduction de 15 % des primes accordées aux agents de la Police nationale d’Haïti, inscrite dans le budget rectificatif de l’exercice 2025-2026 et publiée dans le numéro 29 du Moniteur, appartient clairement à cette seconde catégorie. Le Syndicat national des policiers haïtiens ne s’y est pas trompé : dans un communiqué publié le 6 août, l’organisation s’oppose fermement à cette mesure, tout en reconnaissant les contraintes financières de l’État — une nuance qui donne, paradoxalement, encore plus de poids à sa critique.
Le calendrier de cette décision mérite qu’on s’y arrête. Une correspondance du ministère de l’Économie et des Finances, datée du 14 juillet, en a repoussé l’entrée en vigueur au 1er octobre prochain — un report qui n’annule rien, mais qui laisse simplement à la mesure le temps de mûrir dans l’inquiétude de ceux qu’elle concerne. Le syndicat rappelle, à juste titre, que les policiers doivent déjà faire face aux mêmes dépenses incompressibles que documentait cette chronique le mois dernier à propos du salaire minimum national : alimentation, logement, éducation des enfants, soins de santé — autant de postes de dépense qu’une inflation cumulée de plus de 240 % sur cinq ans a rendus toujours plus difficiles à couvrir pour l’ensemble des travailleurs haïtiens, policiers compris.
Mais le problème dépasse, ici, la seule question du pouvoir d’achat individuel des agents concernés. Il touche à la cohérence même de la stratégie sécuritaire nationale, que cette chronique documente inlassablement depuis des semaines. Le même État qui vient de lancer une campagne de recrutement ayant suscité plus de dix-sept mille sept cents candidatures pour intégrer les Forces armées, qui négocie un déploiement renforcé avec une Force de répression des gangs financée à coups de contributions internationales, qui formalise sa coordination avec une société de sécurité privée américaine dont les tarifs, quoique non rendus publics, ne sont vraisemblablement pas modestes, choisit, au même moment, de rogner sur les primes de la seule institution qui reste, au quotidien, en première ligne face aux gangs dans les rues de la capitale et des provinces. Il y a là une incohérence budgétaire qui confine à l’absurde : on investit dans le recrutement de nouveaux combattants pour l’État tout en fragilisant financièrement ceux qui portent déjà l’uniforme depuis des années.
Cette incohérence prend un relief particulièrement préoccupant à la lumière de ce que la justice américaine révélait, voici quelques jours, à propos de Jean Robert Casimir, cet ancien agent de la Police nationale devenu, une fois installé aux États-Unis, un maillon d’un réseau de trafic de plus de cent quarante armes vers Haïti. On ne prétendra pas qu’une réduction de primes transforme, à elle seule, un policier honnête en trafiquant. Mais il existe une littérature abondante, dans tous les pays confrontés à la corruption au sein de leurs forces de sécurité, sur le lien entre rémunération insuffisante et vulnérabilité accrue à la tentation criminelle ou à la compromission avec les réseaux qu’on est censé combattre. Un policier mal payé, contraint de choisir entre nourrir sa famille et rembourser un emprunt, devient statistiquement plus exposé aux sollicitations d’un gang cherchant à s’assurer la complicité, même passive, d’un agent de l’ordre placé sur son chemin. Réduire les primes de l’ensemble d’une institution policière déjà sous tension, dans un pays où la porosité entre certains agents et les groupes armés est régulièrement documentée, n’est pas seulement une mesure d’austérité malvenue sur le plan social : c’est un risque sécuritaire en soi.
On comprend, certes, que l’État haïtien traverse une crise budgétaire d’une ampleur considérable, tiraillé entre le financement des opérations sécuritaires, la préparation coûteuse d’un processus électoral sans cesse repoussé, et une base fiscale rongée par l’informalité et l’insécurité elle-même. Mais un gouvernement contraint de faire des choix budgétaires difficiles devrait, précisément, hiérarchiser ses priorités avec plus de discernement que ne le suggère cette décision. Rogner sur les primes de la police au moment même où l’on multiplie les partenariats coûteux avec des acteurs sécuritaires internationaux revient à économiser sur le maillon le plus proche du terrain, le plus exposé au danger quotidien, le mieux placé pour connaître les rues et les habitants qu’il est censé protéger — au profit de dispositifs plus onéreux, plus lointains, et dont l’efficacité durable reste, comme cette chronique le soulignait à propos de la feuille de route de la Force de répression des gangs, encore largement à démontrer.
Le Syndicat national des policiers haïtiens propose, dans son communiqué, des mesures sociales d’accompagnement plutôt qu’une simple annulation pure et simple de la réduction — subventions scolaires pour les enfants d’agents, notamment. C’est une proposition raisonnable, qui mérite une réponse gouvernementale tout aussi sérieuse, et rapide, avant l’échéance du 1er octobre. Un pays qui demande à sa police de tenir la ligne face à des gangs mieux armés, mieux organisés et de plus en plus audacieux ne peut pas, dans le même mouvement, lui signifier que son sacrifice quotidien vaut, cette année, quinze pour cent de moins qu’auparavant. Ce serait non seulement injuste envers des agents qui risquent leur vie ; ce serait, plus fondamentalement, une faute stratégique dans une guerre que l’État ne peut déjà se permettre de perdre sur aucun front.
Jean Clyde Desroseaux

