Après l’inscription des candidats, attendre fin octobre ou début Novembre. Négocier discrètement avec les gangs pour débloquer les principales routes nationales. Les faire se faire petits et discrets le temps du scrutin. Permettre à la coalition Viktwa et à ses alliés de rafler une majorité de sénateurs et de députés. Puis, une fois le Parlement en place, négocier une amnistie formelle avec les groupes criminels. Voilà, dans ses grandes lignes, le scénario que certains observateurs attribuent à Alix Didier Fils-Aimé et à ses proches pour transformer les élections du 13 décembre 2026 en instrument de consolidation du pouvoir.
Ce plan, s’il existe réellement, repose sur une lecture froide et cynique de la réalité haïtienne : sans routes ouvertes, pas d’élections crédibles sur l’ensemble du territoire ; sans élections, pas de légitimité nouvelle ; sans majorité parlementaire acquise, pas de marge de manœuvre pour « régler » le problème des gangs autrement que par la force, laquelle a jusqu’ici montré ses limites.
Anatomie d’une stratégie électorale présumée
La séquence est logique sur le papier. Le calendrier électoral fixe le premier tour au 13 décembre 2026 (présidentielle et législatives, avec référendum constitutionnel). L’inscription des candidats s’étale jusqu’au début octobre. C’est donc le moment choisi, selon ce scénario, pour un « arrangement » temporaire : les gangs réduisent leur visibilité, baissent la pression sur les axes stratégiques (RN1, RN2, accès à Port-au-Prince), permettent le déploiement logistique du CEP et la mobilisation des électeurs dans des zones jusqu’alors inaccessibles. En échange, ils obtiennent la promesse d’une amnistie ou d’un statut politique une fois le nouveau Parlement installé.
Viktwa, plateforme qui regroupe désormais une cinquantaine de partis, apparaît comme le véhicule privilégié. Une large coalition hétéroclite, capable de présenter des candidats dans de nombreuses circonscriptions et de capitaliser sur l’effet « stabilité et élections » promu par le Premier ministre. Une majorité relative ou absolue au Sénat et à la Chambre des députés donnerait ensuite les leviers institutionnels pour faire passer une amnistie, la présenter comme un « pacte de pacification » et verrouiller le nouveau rapport de forces.
Cette approche n’est pas inédite dans l’histoire haïtienne. Des accords tacites ou explicites avec des groupes armés ont déjà servi, à d’autres époques, à « calmer le jeu » le temps d’un scrutin. Elle s’appuie aussi sur un constat partagé : la Force de répression des gangs (FRG) et la Police nationale n’ont pas encore réussi à reprendre durablement le contrôle des principaux corridors. Un répit négocié pourrait sembler plus rapide qu’une reconquête purement militaire.
Quelles chances de réussite ?
Faibles à moyennes, et extrêmement risquées.
D’abord, les gangs ne sont pas un acteur unifié. Viv Ansanm et les autres coalitions restent fragmentées, rivales, et leurs chefs ont des intérêts divergents. Un accord avec certains ne garantit rien face à d’autres. Leur « discrétion » d’octobre à décembre peut voler en éclat dès qu’un concurrent local estime ne pas être suffisamment payé ou protégé.
Ensuite, la population et une partie de la classe politique n’accepteront pas facilement une amnistie formelle. Après des années de massacres, d’enlèvements et de contrôle territorial, une telle mesure risquerait de provoquer un rejet massif, des protestations et une perte de légitimité immédiate pour le nouveau Parlement. L’opinion internationale, déjà critique, y verrait probablement une capitulation.
Troisièmement, le contrôle de l’appareil électoral et logistique reste fragile. Même avec des routes temporairement ouvertes, l’insécurité résiduelle, le manque de confiance dans le CEP, les difficultés d’inscription des électeurs dans les zones les plus touchées et les risques de fraudes ou d’intimidations demeurent élevés. Une victoire de Viktwa ne serait crédible que si elle apparaît large et incontestable. Sinon, le pays retombe dans le cycle des contestations.
Enfin, Fils-Aimé lui-même a multiplié les déclarations publiques de fermeté (« les gangs et ceux qui les soutiennent seront pourchassés un à un »). Un revirement trop visible vers la négociation l’exposerait à des accusations de double jeu et affaiblirait sa position face aux partenaires internationaux qui conditionnent leur appui à la lutte contre les groupes armés.
Le plan peut fonctionner à court terme si les gangs jugent l’amnistie suffisamment crédible et si la machine électorale de Viktwa se déploie efficacement. Mais il porte en lui les germes d’une crise plus profonde : un Parlement né d’un arrangement avec le crime organisé manquerait de légitimité morale et politique pour gouverner durablement.
Le rôle possible de Fanmi Lavalas, de l’OPL et d’EDE
Dans un tel scénario, ces formations historiques ne seraient probablement ni purement alliées ni purement opposantes. Elles joueraient un rôle d’appoint, de caution ou de frein selon leurs calculs.
• Fanmi Lavalas conserve une base populaire, surtout dans certains quartiers populaires et en province. Elle pourrait être sollicitée pour élargir la légitimité populaire de la coalition » gagnante » ou, au contraire, se positionner en critique virulente d’une amnistie jugée inacceptable. Son histoire de confrontation avec les élites et les forces de l’ordre la rend difficile à intégrer sans conditions.
• L’OPL (Organisation du peuple en lutte) a souvent joué le rôle de force centriste ou de pivot. Elle pourrait accepter une place dans une majorité parlementaire élargie en échange de postes ou d’influence sur le processus de « pacification », tout en gardant une distance critique pour préserver son image.
• EDE (Les Engagés pour le Développement), lié à Claude Joseph, a déjà participé à des accords de transition. Dans un scénario de majorité Viktwa, elle pourrait servir de partenaire pragmatique, apportant des cadres et une expérience gouvernementale, tout en cherchant à éviter d’être trop associée à une amnistie controversée.
Ces partis auraient intérêt à ne pas laisser Viktwa monopoliser le nouveau Parlement. Ils pourraient négocier des sièges, des commissions clés ou un droit de regard sur tout texte d’amnistie. Leur participation partielle permettrait de diluer les critiques et de présenter le résultat comme un « consensus national » plutôt que comme une capture par une seule plateforme.
Le scénario décrit – routes débloquées par arrangement, discrétion des gangs, majorité Viktwa, puis amnistie – est cohérent avec la logique de survie du pouvoir en période de transition prolongée et d’effondrement sécuritaire. Il n’est pas prouvé, mais il n’est pas non plus absurde. Sa réussite dépend moins de la volonté de Fils-Aimé que de la capacité des gangs à tenir un engagement temporaire et de l’acceptation, par la population et les partenaires internationaux, d’un Parlement né dans l’ombre de la criminalité armée.
Haïti a déjà trop payé le prix des arrangements de court terme. Si cette stratégie se réalise, elle risque de produire non pas une sortie de crise, mais une nouvelle forme de captation du pouvoir : un État formellement élu, mais structurellement dépendant de ceux qu’il prétendait combattre. Les élections du 13 décembre seront alors moins un retour à la démocratie qu’un moment de redistribution des cartes entre acteurs politiques et acteurs armés. Le peuple haïtien, lui, continuera d’attendre la sécurité et la dignité que ni les uns ni les autres ne semblent prioritaires à lui offrir.

