L’ancienne ministre des Affaires étrangères Dominique Dupuy a appelé les Haïtiens à renouer avec l’esprit d’unité et de résistance associé au Bois-Caïman, lors d’une conférence organisée mercredi 12 août 2026 à l’Hostellerie du Roi Christophe, au Cap-Haïtien.
Organisée par le Collectif Kenbe Kapòw à l’occasion de la Journée internationale de la jeunesse, la rencontre était consacrée à l’avenir d’Haïti, à la jeunesse, à l’engagement citoyen et à la mémoire historique. Plusieurs intellectuels, professionnels et acteurs de la société civile ont participé aux échanges autour du thème « Bwa Kayiman : Rasin Libète, Chemen Lavni ».
Dans une intervention particulièrement axée sur la responsabilité collective, Dominique Dupuy a utilisé l’héritage du Bois-Caïman pour questionner la situation actuelle du pays et inviter les nouvelles générations à ne pas considérer la liberté comme définitivement acquise.
« Que faisons-nous de l’héritage qu’ils nous ont laissé ? Quand sortirons-nous de ce sommeil ? Quand retrouverons-nous notre caractère ? Quand reprendrons-nous notre liberté ? », a interrogé l’ancienne chancelière.
Pour Dominique Dupuy, le combat entamé par les ancêtres ne saurait être réduit à l’indépendance politique. Il doit aujourd’hui se poursuivre à travers la défense de la dignité, de la justice sociale et du droit de chaque citoyen à vivre dans des conditions décentes.
« La libération n’est jamais achevée. Elle n’est jamais définitivement acquise. Le combat pour la dignité, le combat pour affirmer que chaque être humain est un être humain, est un combat éternel, un combat de chaque jour », a-t-elle soutenu.
L’ancienne ministre a consacré une importante partie de son intervention aux difficultés auxquelles la population est confrontée. Insécurité, déplacements internes, pauvreté, accès limité aux soins de santé et à l’éducation, chômage, dégradation de l’environnement et migration des jeunes ont notamment été évoqués.
Elle s’est inquiétée de ce qu’elle considère comme une banalisation progressive de situations qui devraient susciter une réaction collective. Déchets abandonnés dans les villes, rivières et littoral pollués, inondations, enlèvements, faim et peur tendent, selon elle, à s’installer dans le quotidien.
Dominique Dupuy a également attiré l’attention sur les citoyens qui continuent à travailler dans des conditions difficiles pour subvenir honnêtement à leurs besoins. « Nous avons échoué envers tous ceux qui se lèvent chaque matin pour vivre honnêtement », a-t-elle déclaré.
Elle a notamment cité les paysans, ouvriers, marchands, enseignants, infirmiers, policiers, parents et jeunes, estimant que la reconstruction du pays doit prendre en compte cette majorité souvent confrontée à la précarité et au manque de services publics.
La situation des jeunes a occupé une place particulière dans son discours. L’ancienne chancelière a regretté que nombre d’entre eux, après leurs études, ne voient d’autre perspective que de quitter Haïti pour tenter de construire leur avenir ailleurs.
Face à cette réalité, elle a invité les Haïtiens à retrouver l’esprit collectif qui, selon elle, a marqué le rassemblement du Bois-Caïman en août 1791.
« Dans la nuit du 14 août 1791, ce n’était pas seulement une cérémonie qui était organisée. Nos ancêtres prenaient aussi un engagement devant les forces de l’univers », a rappelé Dominique Dupuy, présentant cet épisode historique comme l’expression d’une volonté commune de rompre avec l’asservissement.
Plus de deux siècles après l’indépendance, l’ancienne ministre estime que d’autres formes de « chaînes » doivent désormais être brisées. Elle a notamment pointé du doigt la corruption, l’impunité, l’insécurité, l’incompétence, la centralisation excessive ainsi que la dévalorisation de la langue et de la culture haïtiennes.
Elle a également dénoncé les divisions qui fragilisent la société et empêchent, selon elle, l’émergence d’un projet collectif.
« Une nation ne se crée pas lorsque d’autres viennent la relever. Une nation se construit lorsque ses propres enfants se lèvent ensemble », a-t-elle insisté, appelant à davantage de solidarité, de confiance et de responsabilité citoyenne.
Dominique Dupuy a plaidé pour une Haïti dans laquelle la vie humaine primerait sur le pouvoir, les institutions protégeraient les citoyens, le travail permettrait de vivre dignement et la loi serait plus forte que les armes.
S’adressant aux nouvelles générations, elle a rappelé la place singulière d’Haïti dans l’histoire de l’émancipation des peuples. « Nous, enfants de la première nation noire libre au monde, nous ne sommes pas nés pour vivre à genoux. Nous ne sommes pas nés pour vivre dans la peur », a-t-elle affirmé.
L’ancienne ministre a finalement résumé son appel à travers une référence aux deux grands symboles de l’histoire politique haïtienne : le Bois-Caïman, associé au rassemblement des insurgés, et Pont-Rouge, lieu de l’assassinat de Jean-Jacques Dessalines.
« Nous n’avons pas besoin d’un deuxième Pont-Rouge. Nous avons besoin d’un deuxième Bois-Caïman », a-t-elle lancé, appelant ainsi à privilégier l’unité plutôt que les divisions.
La conférence a également réuni Gabrielle Aurel, directrice de Sonje Ayiti ; Sterline Civil, diplomate ; Michel DeGraff, linguiste et professeur ; Kenrick Demesvar, ethnologue ; Edelyn Dorismond, philosophe ; Enomy Germain, économiste ; Wideline Pierre, ingénieure ; Michaelle A. Saint-Natus, entrepreneure ; et l’écrivain Lyonel Trouillot.
À travers cette rencontre, le Collectif Kenbe Kapòw a voulu faire du Bois-Caïman un point de départ pour une réflexion contemporaine sur l’avenir d’Haïti. Pour Dominique Dupuy, le défi consiste désormais à transformer cet héritage historique en une capacité collective à reconstruire un pays où les citoyens puissent vivre dans la dignité, la sécurité et la confiance.
Gisèle Guerrier

