9 août 2026
Haïti – 17 700 candidatures pour l’armée : un sursaut réel, mais suffira-t-il ?
Actualités Société

Haïti – 17 700 candidatures pour l’armée : un sursaut réel, mais suffira-t-il ?

Il faut nuancer, aujourd’hui, un jugement peut-être trop sévère porté dans ces colonnes au début du mois, à l’occasion du départ de vingt-cinq militaires haïtiens vers la Martinique pour une formation avec l’armée française. Cette chronique s’interrogeait alors sur la disproportion entre l’échelle de cet effort de coopération internationale et l’ampleur du défi sécuritaire national. Le constat reste juste s’agissant de ce programme précis. Mais il ne rendait pas compte, il faut le reconnaître, de l’ampleur bien plus significative que prend, en parallèle, l’effort domestique de reconstruction des Forces armées d’Haïti — un effort qui mérite, à son tour, d’être examiné avec la même rigueur.

Les chiffres, cette fois, changent d’échelle. La campagne nationale de recrutement lancée le 8 juin dernier simultanément dans les dix départements du pays a recueilli, en douze jours seulement, dix-sept mille sept cent vingt-deux candidatures, dont treize mille deux cent quatre-vingt-onze hommes et quatre mille quatre cent trente et une femmes — ces dernières représentant un quart de l’ensemble des dossiers déposés, une proportion notable pour une institution longtemps considérée comme un bastion quasi exclusivement masculin. Cette première vague s’inscrit dans un programme plus large visant à intégrer progressivement mille huit cents nouvelles recrues au sein des Forces armées au cours des six mois suivants. Le 5 juillet, une première promotion de six cent soixante-six jeunes hommes et femmes a d’ores et déjà intégré le centre de formation militaire, et le Ministère de la Défense a depuis annoncé une nouvelle campagne ciblant deux mille candidats supplémentaires.

L’affluence enregistrée dès le premier jour à la base de Clercine, à Tabarre, où des centaines de jeunes se sont présentés avant même le lever du soleil, dit quelque chose d’important sur l’état d’esprit d’une partie de la jeunesse haïtienne. Dans un pays où le chômage et la précarité économique, documentés dans cette chronique il y a deux semaines, alimentent directement le recrutement des groupes armés faute d’alternative, l’existence d’une voie institutionnelle crédible, portant l’uniforme national plutôt que celui d’un gang, constitue un contrepoids dont on ne saurait sous-estimer la valeur. Le Ministère de la Défense a par ailleurs introduit, dès mai dernier, un nouveau volet d’évaluation fondé sur le profil social des candidats, en plus des critères physiques et intellectuels traditionnels — une évolution qui suggère une volonté de recruter au-delà des seuls réseaux habituels, potentiellement jusque dans les quartiers les plus exposés à l’influence des gangs, là où l’institution militaire a le plus à gagner en présence et en légitimité populaire.

Mais l’enthousiasme suscité par ces chiffres ne doit pas dispenser d’un examen lucide de leur portée réelle. Dix-sept mille sept cent vingt-deux candidatures pour un objectif final de mille huit cents recrutements représente un taux de sélection extrêmement resserré, qui pose une question simple : sur quels critères, avec quelle transparence, et selon quel calendrier ce tri s’opère-t-il, dans un pays où les soupçons de favoritisme et de clientélisme minent régulièrement la confiance dans les institutions publiques ? Une campagne de recrutement aussi massive mérite une communication tout aussi rigoureuse sur les modalités de sélection finale, faute de quoi l’enthousiasme populaire du premier jour à Clercine risque de se transformer, pour les dizaines de milliers de candidats finalement écartés, en une nouvelle source de frustration à l’égard d’un État dont les portes, une fois de plus, ne s’ouvriraient qu’à quelques-uns.

Il y a, surtout, une question de rythme qui reste entière. Mille huit cents nouvelles recrues sur six mois, complétées d’une nouvelle vague visant deux mille candidats supplémentaires, représentent un effort réel de montée en puissance — mais un effort qu’il faut mesurer à l’aune de ce que cette chronique documentait, voici quelques semaines, à propos de l’expansion territoriale des gangs vers l’Artibonite et le Centre, où les incidents violents recensés par l’organisation ACLED ont été multipliés par six en quatre ans. Une armée qui recrute par milliers reste, en valeur absolue, un acteur modeste face à des coalitions criminelles qui, selon les estimations disponibles, mobilisent elles-mêmes plusieurs milliers de combattants armés, sans compter leur capacité de recrutement continue dans les zones qu’elles contrôlent déjà. La course de vitesse entre la reconstruction de l’État et l’expansion de ses adversaires, évoquée dans ces colonnes le 3 août, demeure donc, malgré ces chiffres encourageants, une course que l’État n’a pas encore rattrapée.

Le véritable test de cette campagne de recrutement ne se jouera donc pas dans les statistiques de participation, déjà impressionnantes, mais dans la qualité de la formation dispensée à ces nouvelles recrues, dans le financement durable de leur solde et de leur équipement, et dans la capacité du Haut-Commandement à les déployer rapidement sur les théâtres où leur présence ferait une différence tangible — plutôt que de les voir absorbées, comme tant d’efforts précédents, par des contraintes budgétaires ou logistiques qui freinent leur mise en opération effective. Dix-sept mille sept cent vingt-deux jeunes Haïtiens ont, cet été, choisi de frapper à la porte de leur armée plutôt qu’à celle d’un gang. Ce sursaut mérite d’être salué avec la même franchise que les critiques formulées, semaine après semaine, dans cette chronique à l’égard des défaillances de l’État. Mais il ne portera ses fruits que si l’institution qui les accueille se montre, dans les mois qui viennent, à la hauteur de la confiance qu’ils viennent de lui accorder.

Jean Clyde Desroseaux

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.