Alors que le Conseil Électoral Provisoire maintient un calendrier fixant le premier tour des élections au 13 décembre 2026, l’implication d’Erik Prince et de sa société Vectus Global dans les opérations sécuritaires haïtiennes pèse lourdement sur la crédibilité et la faisabilité de ce scrutin. Présenté comme un appui technique contre les gangs, ce contrat soulève des questions profondes de souveraineté, d’efficacité, de droits humains et d’influence politique.
Un contrat aux contours flous et aux enjeux multiples
Depuis mars 2025, Vectus Global, dirigée par Erik Prince (fondateur de l’ancienne société Blackwater), opère en Haïti dans le cadre d’accords avec le gouvernement. Ces arrangements combinent des opérations de drones et d’appui tactique contre les groupes armés, avec des perspectives à plus long terme sur la sécurisation des frontières et la modernisation de la collecte douanière et fiscale. Des informations font état d’un horizon de dix ans pour certaines composantes de ces partenariats.
Ce double volet – sécuritaire immédiat et économique structurel – change la nature de l’intervention. Il ne s’agit plus seulement d’un appui ponctuel aux forces haïtiennes, mais d’une présence privée prolongée dans des domaines régaliens : l’usage de la force et le contrôle de recettes publiques. Dans un pays déjà fragilisé, confier de telles prérogatives à une société étrangère privée soulève d’emblée des interrogations sur la souveraineté.
Impact sur la sécurité et le calendrier électoral
Le calendrier du CEP conditionne explicitement la tenue des élections à l’établissement d’un climat sécuritaire acceptable. Or, malgré des mois d’opérations de drones et d’appui tactique, la situation reste critique. Les gangs continuent de contrôler de larges portions du territoire, les routes restent dangereuses et les inscriptions d’électeurs progressent très lentement. Si le contrat Prince était censé accélérer le rétablissement de l’ordre, les résultats visibles à ce jour restent insuffisants pour garantir un scrutin national inclusif en décembre.
Pire : l’usage de drones a entraîné des victimes civiles, selon des organisations de défense des droits humains. Ces bavures alimentent la méfiance de la population envers toute opération sécuritaire associée au gouvernement. Dans un contexte électoral, cette méfiance se traduit par un faible taux d’inscription et un risque élevé d’abstention. Un processus qui repose sur la force privée étrangère plutôt que sur le rétablissement de l’autorité de l’État haïtien peine à inspirer confiance.
Impact politique et sur l’équité du scrutin
L’implication d’Erik Prince, figure controversée et proche de certains cercles politiques américains, politise davantage le processus. Elle place le gouvernement Fils-Aimé dans une relation de dépendance envers un acteur privé étranger dont les intérêts ne coïncident pas nécessairement avec ceux de la démocratie haïtienne. Si la sécurisation de certaines zones progresse de manière sélective, le risque existe que cela favorise les acteurs politiques proches du pouvoir en place, tout en laissant d’autres régions dans l’insécurité.
Dans la perspective du dépôt des candidatures (prévu du 20 août au 2 octobre) et de la campagne, cette situation crée une inégalité structurelle. Seuls les candidats capables de bénéficier d’une forme de protection – qu’elle soit étatique, privée ou issue d’arrangements locaux – pourront réellement faire campagne. Les autres resteront exposés aux kidnappings, aux racketts et aux menaces. Le contrat Prince, loin de niveler le terrain, risque de renforcer ces asymétries.
Impact sur la souveraineté et les finances publiques
Au-delà de la sécurité, les volets liés à la collecte douanière et fiscale posent un problème de fond. Confier, même partiellement, la modernisation et la sécurisation de recettes publiques à une société privée étrangère revient à externaliser une fonction essentielle de l’État. Les critiques portent sur le coût, l’opacité des termes contractuels et le risque de dépendance à long terme. Dans un pays où les ressources publiques sont déjà limitées, mobiliser des fonds importants pour un acteur privé tout en peinant à financer correctement le processus électoral crée un contraste politiquement explosif.
Un facteur d’incertitude supplémentaire pour le 13 décembre
En définitive, le contrat d’Erik Prince agit comme un amplificateur d’incertitudes. S’il parvient à ouvrir des axes routiers et à réduire significativement la capacité opérationnelle des gangs d’ici l’automne, il pourrait faciliter matériellement la tenue d’élections. Mais s’il échoue à produire des résultats rapides et visibles, ou s’il engendre de nouvelles controverses (victimes civiles, accusations de partialité, tensions diplomatiques), il affaiblira encore davantage la légitimité du calendrier.
Le CEP et le gouvernement se retrouvent donc dans une position délicate. Ils ont conditionné les élections à la sécurité, tout en externalisant une partie essentielle de cette sécurité à un acteur privé controversé. Cette externalisation ne résout pas le problème de fond : l’absence d’un État capable d’assurer lui-même le monopole de la violence légitime sur son territoire.
Pour les citoyens haïtiens, l’enjeu est clair. Un scrutin organisé sous la protection partielle de sociétés militaires privées étrangères, dans un contexte d’opacité contractuelle et de résultats sécuritaires mitigés, risque d’apparaître moins comme l’expression de la souveraineté populaire que comme le produit d’arrangements entre élites politiques, économiques et sécuritaires.
Le 13 décembre approche. Le contrat d’Erik Prince n’est pas qu’une question technique de sécurité. C’est un test de souveraineté, de transparence et de crédibilité. Et pour l’instant, ce test est loin d’être réussi.

