Plus de 350 000 Haïtiens aux États-Unis vivent actuellement dans l’angoisse et la précarité. Bénéficiaires du Statut de Protection Temporaire (TPS), ils voient leur protection arriver à son terme après la décision de la Cour suprême validant la fin du programme. Ils perdent leurs autorisations de travail, leurs emplois, et beaucoup se terrent par crainte des opérations de l’ICE. Des familles sont déchirées, des enfants nés américains risquent de perdre leurs parents, renvoyés vers un Haïti gangrené par la violence. Face à cette tragédie humaine qui touche directement la diaspora haïtienne, le silence de Fanmi Lavalas et de son Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé est assourdissant.
Ce mutisme n’est pas une simple omission. Il traduit un choix stratégique et cynique : Lavalas, à travers Fils-Aimé, ne veut surtout pas contrarier ni mécontenter l’administration Trump. Dans un contexte de transition politique haïtienne où les équilibres sont fragiles et où Washington reste un acteur déterminant, toute critique ouverte du sort réservé aux Haïtiens aux États-Unis risquerait d’être perçue comme une provocation à l’égard de la Maison Blanche.
Mieux vaut se taire que de risquer des tensions diplomatiques ou une réduction de la marge de manœuvre sur le terrain haïtien.
Ce pragmatisme frise le cynisme le plus froid. Lavalas et ses alliés continuent de cohabiter avec les forces du PHTK et de la bourgeoisie traditionnelle pour jouir des finances et des leviers de l’État. Or, qui maintient aujourd’hui l’économie haïtienne en vie ? Les transferts de fonds de cette même diaspora menacée, qui injectent plusieurs milliards de dollars par an — près de 5 milliards en 2025 —, alimentant consommation, importations et réserves de change. Sans ces ressources vitales envoyées par des travailleurs souvent exploités et aujourd’hui terrorisés, Haïti s’effondrerait.
La diaspora n’est pas seulement un filet de sécurité ; elle est le principal pilier économique du pays. En restant silencieux pour ne pas froisser Trump, Lavalas semble lui adresser un message implicite : « Envoyez l’argent sans faire de vagues, nous gérons le pouvoir ici. » C’est une manière particulièrement ingrate de « remercier » ceux qui, par leur sueur et leurs sacrifices aux États-Unis, empêchent le naufrage total de la nation.
Le contraste avec la position d’autres acteurs est criant. Des organisations américaines de défense des migrants, des parlementaires démocrates et même certains républicains (comme les sénateurs Whitehouse et Reed ou la représentante Ayanna Pressley) se mobilisent pour prolonger le TPS via des initiatives bipartisans à la Chambre et au Sénat. Ils dénoncent les risques humanitaires et les perturbations économiques. Pendant que Lavalas se tait à Port-au Prince pour ménager Trump, des élus américains se battent concrètement pour protéger les Haïtiens.
Ce silence interroge l’histoire du mouvement. Lavalas s’est longtemps présenté comme la voix des laissés-pour-compte et a su mobiliser le soutien de la diaspora.
Qu’est-ce qui a changé ? Le mouvement a-t-il renoncé à sa posture populaire pour devenir une force de compromis, prête à sacrifier la solidarité avec ses compatriotes d’outre-mer afin de préserver ses intérêts immédiats et d’éviter le courroux de Washington ? Ou est-ce la diaspora qui, déçue, attend désormais autre chose qu’un silence complaisant ?
Lavalas ou la diaspora ?
La question est posée. En choisissant de ne pas contrarier Trump, Lavalas trahit non seulement des centaines de milliers de familles haïtiennes en détresse, mais aussi ses propres principes historiques. La vraie souveraineté ne consiste pas à courber l’échine devant l’administration américaine pour garder quelques miettes de pouvoir, mais à défendre dignement tous les Haïtiens, où qu’ils se trouvent.
Le silence calculé d’aujourd’hui risque de coûter très cher demain en crédibilité et en légitimité. La diaspora, elle, continue de porter Haïti à bout de bras. Elle mérite mieux qu’un mutisme opportuniste.

