Face à la demande persistante des acteurs politiques, des organisations de la société civile et d’une opinion publique de plus en plus perplexe, le Conseil Électoral Provisoire (CEP) a fini par élaborer un calendrier électoral.
Selon ce document, le premier tour des élections serait fixé au 13 décembre 2026 et le second tour au 21 février 2027.
Ce chronogramme, qui aurait également le mérite de marquer la fin du mandat intérimaire du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, présente toutefois une particularité notable : il n’apparaît toujours pas officiellement sur le site internet du CEP, ni sur ses comptes Facebook, X ou autres plateformes institutionnelles. Il se serait plutôt « gentiment échappé » dans la presse, comme par inadvertance.
Une fuite fort opportune qui permet de tester les réactions sans s’engager formellement.
Le CEP, prudent, a pris soin de conditionner la réalisation de ce calendrier à un engagement clair et écrit de la Primature sur la garantie d’un environnement sécuritaire acceptable.
Une requête logique sur le papier, mais qui place la balle dans le camp de l’exécutif.
Or, jusqu’à présent, la réponse de la Primature à cette correspondance formelle s’est traduite par… l’organisation, le samedi 25 juillet 2026, d’une grande réunion de sensibilisation avec toute l’administration publique sur la mise en œuvre du décret électoral.
Une belle démonstration d’activité institutionnelle, certes, mais qui ressemble davantage à une pièce de théâtre bien rodée qu’à une prise de position concrète sur les dates proposées.
On comprend aisément les hésitations du Premier ministre. Accepter un calendrier ferme signifierait, en toute logique, préparer sereinement son départ du pouvoir.
Une perspective qui, même dans les meilleures démocraties, peut susciter chez un dirigeant une certaine forme de nostalgie anticipée. À cela s’ajoute, selon des sources bien informées, une autre considération de poids : l’absence d’aval explicite de la communauté internationale sur ce calendrier.
Dans le grand ballet diplomatique haïtien, il est toujours prudent d’attendre que les partenaires extérieurs marquent le tempo avant de se lancer dans une valse électorale.
Pendant que ces discussions feutrées se poursuivent dans les salons climatisés de Port-au Prince, la réalité sur le terrain suit son propre rythme, nettement moins électoral.
La Force de Répression des Gangs (FRG), dans un rapport présenté devant le Conseil de Sécurité des Nations Unies, estime avec une prudence toute professionnelle qu’il faudra attendre l’année 2028 pour espérer une amélioration significative de l’environnement sécuritaire en Haïti. 2028. Autant dire que le calendrier du CEP pourrait bien devenir, d’ici là, un document historique intéressant.
Dans le même temps, les kidnappings continuent leur triste routine, les gangs consolident leur emprise territoriale et n’hésitent plus à imposer leurs conditions, y compris aux forces de l’ordre.
L’exemple récent de Jeff Gwo Lwa à Mirebalais, où des arrangements locaux auraient été trouvés, illustre avec une clarté presque ironique le décalage entre les ambitions affichées du processus électoral et la réalité du contrôle du territoire.
On assiste ainsi à un ballet institutionnel assez sophistiqué : le CEP fuit un calendrier pour tester les eaux, la Primature organise des réunions de haut niveau sans s’engager sur les dates, l’international observe avec bienveillance tout en rappelant les préalables sécuritaires, et les gangs, eux, ne fuient rien du tout – ils occupent le terrain avec constance.
Chacun joue son rôle avec un professionnalisme certain dans cette pièce où l’objectif semble moins d’organiser des élections que de gérer habilement le temps.
Cette approche, bien qu’imprégnée d’une certaine élégance bureaucratique, pose néanmoins quelques questions de fond. Peut-on sérieusement mobiliser des ressources importantes, susciter l’espoir de la population et entretenir des discussions techniques pendant des mois sans jamais franchir le cap d’un engagement clair et public ?
Le « presque calendrier » du CEP et la « presque réponse » de la Primature risquent à terme de transformer le processus électoral en une longue répétition générale sans jamais passer à la représentation.
Le peuple haïtien, habitué à ces subtilités institutionnelles, observe avec une patience qui force le respect.
Il sait que derrière les fuites savamment orchestrées, les réunions de sensibilisation et les rapports prospectifs sur 2028 se joue une question essentielle : quand le pays pourra-t-il enfin tourner la page de cette transition interminable ?
Pour l’instant, la comédie électorale continue, avec un humour feutré typiquement haïtien : on avance en reculant, on promet en conditionnant, on fuit en publiant.
Une pièce qui dure depuis trop longtemps et dont le public commence à connaître les répliques par cœur. Il serait peut-être temps, pour tous les acteurs, de passer à l’acte final – ou au moins d’afficher clairement le programme de la soirée.
La crédibilité du processus en dépend, tout comme la patience déjà bien éprouvée des citoyens.

